Выбрать главу

Mais il y avait deux ou trois échoppes qu’elles affectionnaient particulièrement parce qu’elles n’en connaissaient pas de semblables et c’étaient celles de marchands de « candis », les confiseries à base de sucre de canne qui étaient l’une des grandes prospérités de l’île. C’était un plaisir pour les deux princesses d’acheter elles-mêmes des cornets de fruits confits, de pétales de roses raidis de sucre, d’amandes craquantes sous une mince pellicule et de tant d’autres choses exquises dont le seul défaut était de faire parfois mal aux dents… Elles s’en amusaient comme des enfants. La reine Stéphanie les accompagnait de temps à autre et ces boutiques furent bientôt le lieu de rendez-vous élégant de la ville.

Renaud n’avait pas été le dernier à s’en apercevoir et, presque chaque jour, il allait flâner dans le bienheureux quartier pour le simple bonheur d’apercevoir sa reine et aussi de la saluer. Elle le connaissait bien à présent et, en récompense, il recevait toujours un sourire, quelques mots. Elle le présenta même à la comtesse Béatrix qui, douée d’un franc-parler bien provençal, n’hésita pas à le déclarer « charmant ». Ce dont il rougit fort parce que Marguerite avait approuvé. Seul point noir de ces rencontres : la présence constante d’Elvira de Fos. Bien qu’ils n’eussent jamais échangé le moindre propos, l’antipathie entre eux était quasi palpable. La poétesse avait une manière de le fixer de ses yeux sans reflets qui lui donnait l’impression d’être cloué au pilori. Et quand elle détournait enfin son regard, sa longue bouche sinueuse esquissait un sourire tout aussi indéchiffrable. Dans ces occasions, Renaud avait l’impression glaçante de se trouver en face d’un serpent. Elle ressemblait trop à son frère et, lorsqu’il voyait Marguerite s’éloigner en s’appuyant sur cette femme, il avait envie de lui crier un avertissement, de se jeter entre elles afin d’éloigner de sa bien-aimée cette créature dont il aurait juré qu’elle était néfaste.

Il réussit à rencontrer dame Hersende et ne lui cacha pas son sentiment, heureux de constater qu’elle partageait ses préventions.

— J’essaie de m’en défendre, soupira-t-elle, car demoiselle Elvira n’a jamais rien dit ni fait qui puisse donner prise à la moindre critique. Elle est dévouée, serviable, toujours d’humeur égale et, quand elle chante, elle est sublime. Non je n’ai rien à lui reprocher, mais c’est plus fort que moi : il y a en elle un je-ne-sais-quoi qui m’inquiète. Or Madame Marguerite lui montre chaque jour plus d’attachement… et moi je regrette de plus en plus que demoiselle Sancie de Signes nous ait quittés.

— Ce qui est étrange, c’est qu’elle ne soit jamais revenue. Elle adorait la Reine et voulait la suivre toujours et partout…

— Mais il lui fallait obéir à son père et, à présent, elle est mariée.

— Mariée ? Qui a-t-elle bien pu épouser ? Elle est si laide, la pauvre ! Il est vrai qu’elle est de noble et riche famille…

— Si laide, si laide ! C’est vite dit, et voilà bien les hommes. Leur regard est superficiel ! N’importe, il y en a quand même un qui a pris du goût pour elle puisqu’il l’a épousée.

— Dans le but d’avoir des marmots ? Grand bien lui fasse ! Enfin, en ce qui concerne ce dont nous parlions à l’instant, vous êtes là fort heureusement et fort capable de veiller…

— Je ne suis pas en permanence auprès de la Reine. Je soigne aussi le Roi, toute la famille et l’entourage, sans compter les serviteurs. La vieille Adèle est présente, elle aussi, mais elle ne va pas bien ces derniers temps et les deux dames de parage sont des bécasses. Il nous faudrait vraiment quelqu’un d’autre. En attendant, je ferai de mon mieux. Enfin peut-être laissons-nous vagabonder un peu trop notre imagination, vous et moi ?

— Je ne crois pas…

Une rencontre, quelques jours plus tard, vint distraire un moment Renaud de ses soucis.

Il rentrait de la cathédrale où il avait pris l’habitude d’aller voir Eudes de Montreuil afin d’admirer son ouvrage et causer avec lui. Une manière simple de prolonger l’amitié avec un père auquel il ressemblait beaucoup : même regard, même sourire et même intransigeance dans le travail. Même souci de la perfection. Entre eux l’entente s’était nouée presque sans paroles. L’imagier était sensible à l’émerveillement non déguisé du chevalier et celui-ci au contentement qu’il pouvait lire sur le visage paisible, mais déjà marqué de plis, où s’incrustait la poussière de pierre, du jeune maître d’œuvre… Le temps passait vite quand ils étaient ensemble ; aussi Renaud, ce soir-là, se hâtait-il de regagner le palais d’Ibelin où l’on attendait à souper les deux rois, les reines et leurs proches, quand il vit venir vers lui un petit groupe plutôt bizarre.

En tête chevauchait un seigneur qu’il connaissait de vue et qui d’ailleurs passait difficilement inaperçu à cause des vêtements d’un joyeux vert pomme dont il aimait à se parer : c’était le jeune sénéchal de Champagne, messire Jean de Joinville, un garçon de vingt-trois ou vingt-quatre ans qui s’était récemment taillé une réputation parmi les chefs de l’armée en venant tout benoîtement expliquer au Roi qu’il n’avait plus d’argent et que les dix chevaliers emmenés par lui menaçaient de le quitter et de rentrer au pays par crainte de mourir de faim. Non seulement Louis l’avait écouté avec bienveillance, mais il lui avait fait compter par son trésorier une jolie somme en ajoutant qu’il se chargerait désormais de ses Champenois faméliques. Aussi le sourire était-il revenu sur sa bonne figure ronde, aimable façade d’une grosse tête à cheveux bruns que même le port du heaume n’arrivait à discipliner. Pour l’instant il menait en bride une mule transportant une jeune dame mal vêtue qui semblait sur le point de tomber à chaque pas de sa monture tant elle paraissait lasse. On ne pouvait dire qu’elle eût vraiment bonne mine ! Une autre femme qui avait assez l’air d’une servante la suivait, montée sur un âne. Quant à l’écuyer du sire de Joinville, il allait à pied, son cheval étant occupé par un personnage qui, soudain, se mit à agiter les bras avec des cris de joie :

— Renaud de Courtenay ! Mon ami Renaud ! Quel plaisir de vous revoir !

Le jeune homme l’avait reconnu et courait vers lui sans se soucier des autres :

— Guillain d’Aulnay ! Loué soit Dieu ! Par quel miracle ?

Mais déjà l’habituel compagnon de Baudouin II avait sauté à terre et accourait les bras ouverts. Les deux hommes s’accolèrent en se tapant dans le dos avec un enthousiasme qui fit lever un sourcil réprobateur au sire de Joinville, puis l’autre quand il constata que la séance de retrouvailles risquait de durer :

— Hum !… N’oubliez-vous pas un peu messire d’Aulnay, qui attend, avec une bien charitable patience, que vous en ayez fini de vos embrassades ? émit-il d’un ton courroucé qui rompit le charme.

Les deux hommes se séparèrent et Aulnay, confus, mena son ami auprès de la dame si dolente devant laquelle il s’inclina profondément :