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— Que notre grande souveraine veuille bien me pardonner un moment d’émotion et me permette de lui présenter le chevalier Renaud de Courtenay, qui bien servait son noble époux en tant qu’écuyer quand nous fûmes à Rome et en tirèrent Sa Sainteté le pape Innocent !

Complètement abasourdi, Renaud se retrouva en train de saluer cette jeune femme sans apparence, blonde et un peu terne, habillée n’importe comment de surcroît et qui, sauf erreur, n’était autre que l’épouse de Baudouin II, cette Marie de Brienne dont il avait entendu vanter à maintes reprises le courage, la dignité et le maintien vraiment royal. Elle devait avoir subi une bien rude épreuve pour être en cet état et une horrible pensée lui traversa l’esprit : serait-elle veuve et le cher Baudouin aurait-il disparu à la fleur de l’âge ? Évidemment elle n’était pas en deuil, mais ses habits misérables ne signifiaient rien.

Elle fondit en larmes quand elle entendit la présentation de Renaud :

— Un ancien serviteur de mon cher époux ne peut m’être qu’agréable, gémit-elle. Il a tant de besoin de soutien !

Et elle se tourna pour demander un mouchoir à sa suivante tandis que le sénéchal de Champagne, coupant la parole à Aulnay, expliquait que la nef amenant l’impératrice à Chypre avait été emportée par un coup de vent au moment où elle débarquait dans le port de Paphos, non loin du camp de Limassol où il se trouvait alors avec son cousin Érard de Brienne qui était aussi celui de la naufragée. Car c’en était une et qui avait grand besoin d’aide féminine. En se retrouvant sur le sable, elle avait eu l’idée d’envoyer son écuyer, le sire de Jauny, au camp des croisés dans l’espoir d’y trouver justement le sire de Brienne et lui-même. Ils s’étaient précipités, et tandis que Joinville trouvait des montures pour emmener au plus tôt la pauvre femme à Nicosie, Brienne restait à Paphos pour voir si d’aventure un autre coup de vent ne ramènerait pas le navire impérial…

— Espérons seulement qu’il n’est pas allé se fracasser sur quelque rocher ! Les gens de Paphos l’ont vu entraîné au large en direction de la côte syrienne comme par la main de Dieu. Quant à la barque amenant à terre l’impératrice, elle a été retournée par une grosse vague qui – grâces en soient rendues à Dieu ! – l’a portée sur la grève avec sa suivante. Les sires d’Aulnay et de Jauny ont dû nager pour la rejoindre. À présent souffrez que nous nous quittions ! Il nous faut voir très vite le Roi et surtout la Reine ! Savez-vous où ils sont ?

— Ils doivent souper ce soir en l’hôtel d’Ibelin où loge monseigneur d’Artois. Je ne sais s’ils y sont déjà, étant moi-même en retard. Le mieux est que vous me suiviez ! S’ils ne sont pas encore arrivés, la dame d’Ibelin saura prendre soin de l’impératrice…

Mais les souverains étaient là, et l’entrée en scène de la pauvre Marie prit toute sa dimension dramatique. Elle fut entourée, réconfortée, emmenée par les princesses dans l’appartement des dames pour y être baignée, vêtue comme il convenait à son rang et finalement conduite à table où elle fut vraiment la reine de la soirée, Marguerite et Stéphanie s’effaçant volontairement pour lui laisser la première place. Elle en fut heureuse au début mais dans cette atmosphère élégante, fastueuse et pleine de gaieté – à Chypre le goût de la fête faisait partie de l’essence même de la vie –, elle parut s’éteindre peu à peu comme une lampe où l’huile vient à manquer et, pour finir, éclata en sanglots :

— Oh, Dieu, moi je suis là, dans le luxe et l’abondance tandis que mon pauvre seigneur…

Ce fut Guillain qui renseigna Renaud sur la situation guère reluisante de l’Empereur. Le retour de Baudouin avec ce qu’il avait pu obtenir de troupes et d’or y avait apporté un peu de soulagement, mais un peu seulement. Les trêves avec Vatatzès, l’empereur de Nicée, avaient récemment expiré et ce dernier n’avait pas perdu de temps pour se mettre en marche. Il reprit plusieurs cités et eût attaqué Constantinople si, justement, Baudouin n’était arrivé. Il força Vatatzès d’ailleurs malade à rentrer chez lui, mais comprit vite que ce n’était, au fond, que reculer pour mieux sauter et qu’à l’exception de Constantinople, dégagée pour un moment, sans doute la situation n’était-elle pas beaucoup meilleure qu’à son départ pour l’Occident. Les troupes qui l’avaient aidé à rentrer se dispersaient soit pour rejoindre la croisade, soit pour regagner leur pays d’origine. De toute façon, on n’aurait pas pu les payer encore longtemps, l’or que l’on avait rapporté ayant fondu comme neige au soleil avec les nécessaires réparations des murailles et l’apurement de certains comptes :

— L’Empereur en est réduit aux expédients pour se procurer de l’argent, soupira Aulnay. Il est allé jusqu’à vendre le plomb qui couvre les palais impériaux et même… jusqu’à engager son fils Philippe aux Vénitiens… Une sorte d’otage pour l’avenir !

— Comment est-ce possible ?

— Pour les Vénitiens le commerce passe avant tout et la mainmise sur un futur empereur, soumis à leur politique, peut être une bonne chose. Oh, mon ami, nous vivons des jours difficiles et je suis heureux pour vous que votre destin ait pris un chemin différent…

— Vous me le faites presque regretter, je dois beaucoup à l’Empereur et je l’aime bien. Mais ne vous tourmentez pas. Le roi Louis est trop généreux pour ne pas assister des parents dans le malheur. Je suis certain qu’en repartant à Constantinople…

— Nous ne repartirons pas. Notre sire Baudouin attend de l’aide, mais ne veut pas que son épouse revienne. Sa mission accomplie ici, elle doit – nous devons ! – se rendre en France afin de prendre elle-même en main le gouvernement de Courtenay et des terres qui lui restent. Elle ne reviendra que lorsque les choses seront rentrées dans l’ordre… si elles y rentrent un jour.

— Et vous la suivrez ? Pour gérer de simples terres, vous qui êtes maréchal d’un empire ?

— Oh, moi je suis un vieux garçon ! Ni épouse ni enfants ! Toute ma famille est en France… et l’empire selon moi ne durera plus longtemps.

— En ce cas, venez avec nous en Égypte combattre l’Infidèle ! Et peut-être faire fortune ! Vous êtes trop jeune pour le coin du feu… et je suis si heureux de vous retrouver !

Comme le prévoyait Renaud, Louis IX et Henri Ier firent leur possible pour réconforter la pauvre souveraine. Il ne pouvait être question de distraire si peu que ce soit de l’armée en route pour la croisade mais de nombreux chevaliers s’engagèrent, par écrit – et Robert d’Artois fut de ceux-là avec les siens –, à s’en aller combattre pour Baudouin une fois atteint le but de leur guerre sainte : prendre l’Égypte et l’échanger contre l’ancien royaume franc de Jérusalem. Un arrangement qui satisfit tout le monde et ramena le sourire sur le visage de l’impératrice.

Quand vint le temps de Noël, Louis quitta les délices de Nicosie trop amollissante à son gré pour rejoindre son armée à Limassol et passer avec elle cette Nativité si douce aux cœurs chrétiens, mais que l’éloignement du pays natal pouvait teinter de nostalgie. Ses frères firent de même et aussi la reine Marguerite et sa sœur ; mais la fête finie les dames accompagnées de Charles d’Anjou regagneraient seules la capitale, le Roi et le comte d’Artois ayant décidé de ne plus quitter l’ost jusqu’au départ. Leur présence constante s’avérait nécessaire, le séjour de cette masse d’hommes dans l’île d’Aphrodite devenant non seulement difficile mais inquiétant : climat émollient, inaction et aussi débauche, toutes les prostituées de l’île s’étant donné rendez-vous autour du camp.

Sachant qu’il ne retournerait pas à Nicosie, Renaud alla voir Flore à laquelle il rendait visite de temps en temps afin d’essayer de l’amener à renoncer à son projet de s’intégrer à la croisade. Jusque-là il avait échoué en dépit des arguments employés et elle l’avait mené très loin sur ce chemin puisque un soir elle le reçut dans son lit. Souffrante à ce que prétendait la servante en l’accueillant à la porte ! En fait, elle l’attendait sur sa couche aux draps de soie pourpre, entourée de cassolettes où brûlait le myrte, seulement vêtue d’une très transparente mousseline blanche, que sa peau rosissait et de ses longs cheveux blonds en souples vagues soyeuses. Jouant de sa surprise, elle ne dit pas un mot, se contentant de lui tendre les bras et il ne résista pas. Pernon avait raison : cette fille était belle à damner… le Roi lui-même, tout saint qu’il était, et le chevalier avait derrière lui une continence déjà longue. Ils firent l’amour avec une sorte de fureur qui permit au jeune homme, même au plus fort de la folie, de mesurer l’art et la puissance que cette femme pouvait exercer sur un homme. En même temps il pensait que, peut-être, c’était une façon de lui faire comprendre, en faisant de lui son amant, qu’elle était prête à oublier Raoul de Coucy. Le retour à la terre ferme allait se montrer singulièrement décevant…