Alors qu’au petit jour, il la quittait et se penchait sur elle pour un dernier baiser, elle se mit à rire :
— Cette nuit a été admirable et, si je n’aimais autant mon seigneur Raoul, c’est toi que j’aurais choisi. Tu m’as toujours plu, mais… tu ne peux me le faire oublier…
— N’était-ce donc qu’une simple expérience ? fit-il vexé.
— On peut l’appeler ainsi. Tu me rendras cette justice que j’ai joué le jeu de tout mon être, mais quand l’amour est là rien ne prévaut contre lui !
— Heureux de t’avoir été utile ! jeta-t-il, plus blessé qu’il ne voulait l’admettre. Je connais des courtisanes qui sont plus honnêtes que toi !
Il était parti en claquant la porte et cela avait été leur dernier revoir. S’il y était retourné avant de partir, c’était pour lui signifier un définitif adieu. Cependant il ne la trouva pas, ni elle ni sa servante. La maison était close, sans reflets, et c’est seulement en reculant dans la rue qu’il aperçut, derrière les fenêtres, les volets de bois. Les deux femmes étaient absentes et l’idée vint à Renaud que, peut-être, elles ne reviendraient pas. Ce dont il éprouva un soulagement qui n’en conservait pas moins un reste d’inquiétude. Flore avait-elle enfin compris qu’elle offensait le Seigneur avec sa recherche obstinée ? Ou bien, lasse de ne rien obtenir, était-elle simplement partie pour Limassol tenter encore sa chance auprès de Raoul ? C’était une chose dont il faudrait s’assurer une fois arrivé au camp…
La célébration de Noël fut grave et émouvante, empreinte de cette piété profonde dont le Roi donnait si bel exemple. Sous un ciel nocturne d’un bleu profond piqué d’étoiles, les mêmes qui brillaient jadis sur Bethléem protégeant la venue au monde du Rédempteur, le cardinal légat célébra la messe de minuit au milieu du camp près de la mer, sur un autel illuminé de cierges dont les flammes faisaient étinceler l’or des vases sacrés et l’acier des armures. Elle fut chantée par ces hommes, de fer vêtus, avec une ardeur qui en faisait la plus passionnée comme la plus humble des invocations. Les voix sonores emplissaient la nuit, se joignant à celles des gens d’alentour rassemblés sous les pins et les eucalyptus. Et quand vint l’instant de la communion, ils pleurèrent, mais c’était de joie et de se sentir fraternellement unis dans une même espérance et un même désir de contribuer à la gloire de Dieu. Parce que sur eux s’étendait la magie de Noël…
À gauche de l’autel, un groupe de chevaliers aux grands manteaux blancs frappés d’une croix rouge, têtes nues montrant des cheveux rasés et des visages barbus, formaient une masse compacte et impressionnante : les Templiers. À leur tête le Maître de l’Ordre venu d’Acre où se trouvait la maison chevetaine depuis que Saladin, en prenant Jérusalem, avait saccagé leur couvent majeur, purifié à l’eau de rose et rendu au culte la vieille mosquée Al-Aksa – la Lointaine chère au Prophète ! – et fait parquer ses chevaux dans leur magnifique église.
Le Grand Maître de cette admirable chevalerie essaimée à présent dans toute l’Europe, mais qui s’accrochait toujours à ce lambeau de terre de l’ancien royaume franc, c’était Guillaume de Sonnac, vieillard imposant de force encore redoutable, un de ces preux au corps couvert de cicatrices, à l’âme forgée dans l’enfer des batailles… Il venait ou plutôt il revenait faire sa paix avec le roi de France auquel l’avait opposé à l’automne un grave différend. Il se trouvait, en effet, que la politique du Temple – qui ne relevait d’aucun autre souverain que du Pape ! -était sinon opposée, du moins infiniment plus souple que celle de Louis IX. Les Templiers, fidèles à leur diplomatie particulière, entretenaient des relations secrètes avec certains émirs influents. Ainsi faisaient autrefois les derniers rois de Jérusalem et le comte de Tripoli, soucieux, en soutenant les rébellions des atabegs de Mossoul ou d’Alep, de contrecarrer les vues impérialistes de Saladin en maintenant la Syrie à l’écart de l’Égypte. Guillaume de Sonnac était venu en octobre proposer à Louis de le mettre en rapport avec des princes musulmans plus ou moins hostiles à la dynastie des Ayubides afin de créer une diversion, tandis que la flotte irait attaquer l’Égypte. Il fut reçu de belle manière.
Brûlant d’indignation qu’un chevalier chrétien, un Maître du Temple, ait osé lui proposer de s’entendre avec des Infidèles, Louis, qui considérait apparemment la diplomatie comme une succursale du mensonge, blâma Guillaume de Sonnac en termes d’une rare énergie et lui fit défense formelle de recevoir un quelconque émissaire des Turcs sans sa permission. Furieux de se voir ainsi traité, le Maître ravala la réponse insolente qui eût peut-être créé l’irréparable et repartit pour Acre, emmenant le Maître en France, Renaud de Vichiers, venu avec le Roi et qui venait d’être élu maréchal du Temple en chapitre restreint. Il laissait Louis un peu inquiet tout de même : si le Temple, ses navires, ses moines-guerriers et son soutien financier venaient à lui manquer, des difficultés pourraient en résulter. Aussi ses conseillers firent-ils en sorte de ramener le vieux Maître auprès du jeune roi. Le temps de Noël n’était-il pas celui de la réconciliation ? Et tout à l’heure, avant de se rendre à l’office, les deux hommes s’étaient embrassés…
L’armée savait naturellement l’histoire de ce différend et l’annonçait à sa manière en prétendant que « le Maître du Temple et le sultan d’Égypte avaient fait si bonne paix ensemble qu’ils s’étaient fait saigner tous deux dans la même écuelle ». Renaud, pour sa part, ne croyait pas à cet étrange lien du sang, difficile à admettre. En revanche, il eut, durant la messe, une tenace distraction parce qu’au premier rang des Templiers, il avait reconnu Roncelin de Fos…
Ce fut un choc. La commanderie de Joigny avait dit qu’il était reparti en Terre Sainte, mais Renaud n’était pas préparé à le retrouver là, à quelques pas de lui et dans l’entourage immédiat de Guillaume de Sonnac. Mais il fut bien obligé de ravaler sa colère, son envie de se jeter sur lui et de l’obliger à confesser le sacrilège commis contre la tombe de Thibaut. La sainteté de l’heure, du lieu et de la circonstance, la présence même du Roi lui interdisaient la moindre réaction hostile et la messe achevée il fallut encore se résigner à le voir s’éloigner avec ses frères dans l’impeccable formation que présentaient toujours les Templiers en public…
Gilles Pernon l’avait vu, lui aussi. Dès que les assistants à la messe commencèrent à se disperser et que le Roi se dirigea vers l’église de la Sainte-Trinité pour y passer la nuit, il alla chercher les chevaux avant de rejoindre son maître :