— Je suppose que nous nous préparons à les suivre ? dit-il en désignant le groupe encore visible des manteaux blancs. Je me suis renseigné : leur commanderie est à trois lieues d’ici, un énorme donjon dans les vignes qui s’appelle Kolossi 29.
— J’aimerais bien, mais ce serait inutile. Regarde !
En effet Guillaume de Sonnac et ceux qui l’entouraient étaient en train de prendre place dans une barque pour regagner la galère maîtresse de l’Ordre qui était à l’ancre dans la baie d’Akrotiri. Roncelin de Fos était de ceux-là.
— Ils vont y finir la nuit, soupira Renaud et après la messe du matin le Maître rentrera à Acre. Quant à monter à bord pour réclamer justice, c’est impossible. Personne ne se garde mieux que les Templiers…
— Mais demain, sur le chemin de l’église ou au retour ?
— À ton âge, tu es aussi impétueux et irréfléchi qu’un jeune poulain, remarqua Renaud avec un demi-sourire. Songe que nous n’avons pas la moindre preuve à avancer et, si ce Roncelin est l’homme que je devine, il saura mentir et ce sera sa parole contre la mienne.
— Devant le Roi et monseigneur Robert ce serait plutôt la vôtre contre la sienne ! Il est vrai que notre sire Louis ne nous pardonnerait peut-être pas de créer un incident avec le Temple, tout juste après que les choses se sont arrangées. Et puisque le Maître et ses chevaliers doivent nous rejoindre quand nous partirons pour l’Égypte, mieux vaut attendre d’y être. Lorsque les camps seront dressés, il sera beaucoup plus facile d’isoler ce misérable et de lui faire rendre gorge… À moins d’un coup de chance…
Qui ne se produisit pas. Comme s’il devinait qu’une menace flottait dans l’air, Roncelin de Fos se tint continuellement à moins de cinq pas de Sonnac, dans l’entourage immédiat que composaient les dignitaires. Ce qu’il était visiblement… Et la galère aux voiles frappées de la haute croix rouge repartit paisiblement pour Saint-Jean-d’Acre…
Peu après Noël, d’étranges nouvelles parvinrent aux croisés sous l’aspect d’un dominicain français, André de Longjumeau, qui était allé jusque dans les monts de Caucase visiter les Mongols afin de s’y renseigner sur les chrétiens de ces lointaines contrées dont on disait qu’il en existait même dans les troupes des descendants de Gengis Khan. Il fut rejoint peu après par deux voyageurs de la région de Mossoul – chrétiens eux aussi ! – que le chef mongol Baidjou avait chargé d’un message pour le roi de France. Et combien surprenant puisqu’il évoquait la possibilité d’une alliance entre les Francs et les Mongols contre les fils de l’Islam. Cette nouvelle souleva un instant l’enthousiasme sauf chez le Roi qui l’accueillit avec méfiance. Cependant, par courtoisie envers le khan, il fit préparer une tente-chapelle décorée des scènes de la vie du Christ et la remit à André de Longjumeau pour qu’il la lui porte. Quant aux accords proposés, la distance entre les interlocuteurs éventuels était trop grande pour que l’on pût discuter valablement et Louis espérait bien que l’on aurait quitté Chypre bien avant que le dominicain eût accompli sa mission, car le séjour dans l’île commençait à lui peser. L’armée était immobilisée au bord de la mer depuis trop longtemps. Les mœurs s’y relâchaient et surtout la maladie s’y mettait. Une épidémie de dysenterie – ce fléau des armées occidentales en Orient ! – se déclara. Elle emporta près de quatre cents chevaliers et sergents, sans épargner de hauts seigneurs comme le sire de Bourbon, le comte de Vendôme et le noble Jean de Montfort qui, arrivé en octobre avec le vicomte de Châteaudun, mourut avant la fin de l’hiver en odeur de sainteté. Il fallait en finir.
Le Roi aurait voulu partir en février, mais les vents étaient contraires et, surtout, les contingents qu’il attendait n’arrivaient pas. Il fallut encore patienter, ce dont enrageaient Robert d’Artois et la plupart de ses hommes. Renaud profita du retour au camp pour se rapprocher du sire de Coucy. Le baron Raoul lui réserva un accueil plein de bonté, se montrant même heureux de retrouver en lui un compagnon de croisade :
— Ma pauvre épouse a eu de grands torts envers vous et moi aussi, lui dit-il, mais je remercierai toujours Dieu d’avoir fait notre ouvrage et de vous avoir conduit à la place que vous réservait frère Adam.
Renaud put constater qu’il était devenu d’une extrême piété ainsi que le comte de La Marche qui ne le quittait plus guère. Une piété rassurante parce qu’elle était vraiment incompatible avec une quelconque influence de Flore. D’ailleurs, ni lui, ni Pernon, ni même Gérard de Fresnoy qui l’avait quelque peu courtisée à Nicosie et se montrait désolé de sa disparition ne trouvèrent d’elle la moindre trace :
— Elle a dû écouter enfin la voix de la sagesse et quitter l’île, finit par conclure Renaud.
Et de cela, il remercia Dieu.
Cependant, au printemps, les choses s’arrangèrent. Alphonse de Poitiers n’arrivait toujours pas avec l’armée de complément mais, portés par vingt-quatre navires, parurent le duc Hugues de Bourgogne et le prince de Morée, Guillaume de Villehardouin, chez lequel celui-ci avait passé l’hiver. Quatre cents chevaliers les accompagnaient et Louis s’en réjouit fort. Enfin le roi de Chypre, entraîné par l’exemple, prit la croix avec ses plus hauts barons et cette fois tous les espoirs étaient permis : la croisade serait puissante et valeureuse.
L’approche du grand départ fut, pour l’impératrice de Constantinople, le signal du sien. Elle emportait la promesse que, l’Égypte vaincue, on irait arranger les affaires de Baudouin, y gérer au mieux les intérêts de son époux. Naturellement Guillain d’Aulnay repartait avec elle. Renaud en éprouva de la peine : il avait espéré un moment que son ami suivrait la croisade et Guillain lui-même l’aurait bien voulu, mais les vicissitudes subies par la pauvre Marie lors de son arrivée à Chypre faisaient l’obligation au fidèle maréchal de ne pas l’abandonner à de nouveaux hasards sur les chemins qui l’attendaient :
— Si Dieu le veut, nous nous reverrons à votre retour, dit-il à Renaud en l’embrassant. L’Impératrice ne bougera de Courtenay que si notre sire Baudouin l’appelle et, bien sûr, je serai près d’elle ; mais si je n’y étais pas, vous pourrez avoir de mes nouvelles chez mon frère aîné, Gautier, au château de Moussy près de Dammartin, sur le grand chemin qui va de Paris à Soissons. Je vous en ai déjà parlé, il me semble ?
— Vous connaissez ma mémoire : je n’oublierai pas !
— N’oubliez surtout pas de nous revenir vivant…
À la veille d’appareiller, alors que la reine Marguerite et les princesses étaient revenues au château de Limassol, Robert d’Artois prévint Renaud que sa belle-sœur désirait lui parler. Ce qui le plongea aussitôt dans une sorte de maelström de stupeur et d’enchantement. Il y avait des semaines qu’il n’avait revu Marguerite et l’idée de l’approcher enfin le bouleversait. « Elle » voulait lui parler ! De quoi ? C’était vraiment sans importance. Ce qui comptait, c’était qu’elle se souvînt encore de lui et c’était la chose la plus merveilleuse qui puisse lui arriver ! Il se précipita au château. Non sans s’assurer auparavant que ses vêtements étaient propres et sa tignasse blonde point trop en désordre.
Il trouva la Reine dans l’une de ces cours-jardins qui étaient l’un des charmes de l’Orient. Assise entre un bassin de pierre où pleurait une fontaine et un buisson de roses épaisses comme des choux, elle brodait quelque chose avec des soies rouges et bleues où ses jolies mains mêlaient les fils d’or, et ne leva pas la tête quand Eudeline de Montfort, sa dame de parage préférée, introduisit le chevalier avant de s’écarter pour rejoindre Elvira de Fos occupée à accorder son luth près d’une glycine. Renaud mit genou en terre et attendit, le cœur battant la chamade.