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Il était si près de Marguerite qu’il pouvait sentir son parfum de jasmin mêlé à celui des roses voisines. Si près qu’il pouvait compter les petites perles ornant le col et les amples manches de sa robe de soie blanche. Elle portait simplement un voile sur ses beaux cheveux bruns, tressés en une souple natte tombant sur une épaule où elle avait piqué une rose. Elle était si ravissante ainsi que Renaud sentit son émotion grandir. Si elle ne lui parlait pas tout de suite, il allait faire quelque sottise du genre baiser ses pieds ou poser sa tête sur ses genoux… Mais elle se redressa et lui sourit :

— Je vous ai fait venir pour vous gronder, chevalier. Pourquoi avoir laissé votre pauvre et charmante cousine se morfondre seule dans Nicosie alors que nous étions là ?

Renaud tomba des nues :

— Ma cousine ? J’en ai donc une ?

— Pas en réalité, puisque c’est avec votre mère adoptive qu’elle cousinait, mais cela revient au même et vous vous connaissez depuis l’enfance.

Puis, élevant soudain la voix :

— Approchez Flora de Baisieux !

L’indignation remit le jeune homme debout quand il vit sortir de derrière le rosier la femme dont il se croyait si bien délivré et qui venait vers lui à petits pas et les yeux modestement baissés.

— Ma cousine ? répéta-t-il sans réussir à revenir de sa stupeur et il n’eut pas le temps d’en dire plus.

Avec une malicieuse gaieté, Marguerite reprenait :

— Allons ne soyez pas si gêné ! Elle m’a tout dit !

— Vraiment ?

— Mais oui ! Elle m’a dit comment, seule au monde, elle vous avait prié de la laisser suivre la croisade afin d’aller prier dans les Lieux Saints et comment vous lui aviez refusé en disant que ce n’était pas la place d’une femme…

— Et je le pense toujours. À moins d’être reine ou de se joindre à un couvent, gronda-t-il en dardant sur l’impudente créature un coup d’œil furieux.

Mais il rencontra son regard à elle et y lut une supplication tellement désespérée que sa colère baissa d’un ton. La Reine d’ailleurs reprenait :

— Elle a dit aussi comment, devant votre refus, elle avait pris le parti de vous précéder à Nicosie dans le but d’y attendre notre arrivée… votre arrivée. Et aussi qu’une fois de plus vous avez refusé, ajouta-t-elle avec une soudaine sévérité qui fit bouillir Renaud. Aussi m’est-elle venue voir quand vous l’avez abandonnée – oui, c’est le terme qui convient – pour suivre mon beau-frère qui revenait au camp.

— Madame…, commença Renaud au bord de l’apoplexie.

Une fois encore, elle l’interrompit :

— Vous n’allez pas le lui reprocher, j’espère ? Quand on est si loin du pays natal, il faut se rapprocher entre compatriotes. Elle a très bien agi et, si péché il y a, ce n’est après tout que péché d’amour et l’amour excuse tout ! Elle restera auprès de moi !

C’était un comble ! Voilà que la mâtine avait osé se prétendre amoureuse de lui ? Et Marguerite, sa Marguerite si ardemment aimée, qui approuvait, bénissait presque ! Il ne manquerait plus qu’elle lui demandât d’épouser cette garce prête à n’importe quelle comédie pour arriver à ses fins !

À cet instant, la demoiselle de Fos se rapprocha, son instrument à la main :

— Le luth est accordé, Madame, et s’il vous plaît d’entendre à nouveau votre chanson…

Elle souriait, mais son regard de basilic ne cessait d’aller de Renaud à Flore et de Flore à Renaud. Et du coup celui-ci changea d’avis. Il salua, l’échine raide et la main sur le cœur :

— Je remercie la Reine de sa bonté ! Puis-je, en me retirant, dire quelques mots à ma… cousine ?

— Mais bien sûr ! Allez, Flora !

Il la saisit par la main et l’entraîna au pas de course jusqu’à ce qu’ils fussent hors du logis seigneurial. Là il s’arrêta, la lâcha :

— Vous m’avez joué et j’aurais dû vous dénoncer, tonna-t-il. Mais puisque vous avez eu l’audace de vous introduire auprès de la Reine, autant que vous serviez à quelque chose ! Il y a parmi ses dames une femme dont j’ai lieu de me méfier…

— Elvira de Fos, compléta Flore. Ce ne peut être qu’elle et je partage votre méfiance. Il y a en elle je ne sais quoi qui ne me plaît pas.

— Vous êtes intelligente. Un peu trop peut-être à mon goût, mais en l’occurrence je préfère cela. Alors écoutez-moi bien : au cas où il arriverait malheur à la Reine, c’est vous que j’en tiendrais responsable !

— Ce serait injuste, mais je peux vous comprendre. Vous l’aimez, n’est-ce pas ? Je le sais depuis que j’ai trouvé ce portrait…

— Encore une fois ce n’est pas le sien et moi je ne considère pas le mensonge comme un art. Mais c’est vrai : je l’aime ! Au point où nous en sommes, autant mettre tout en lumière. Alors puisque vous avez eu l’audace de vous glisser auprès d’elle, veillez ! Ou sinon…

Elle posa sur son épaule une main apaisante en levant des yeux pour une fois sans aucune ombre.

— Je veillerai ! promit-elle. Je vous le dois bien…

CHAPITRE X

LA MANSOURAH

La veille de la Pentecôte, les passagers de la Montjoie remontèrent à bord et gagnèrent la pointe de terre protégeant la baie de Limassol pour le rassemblement de la flotte dont les navires avaient mouillé à Paphos ou aux autres ports de la côte sud. Une flotte énorme : forte de quelque dix-huit cents bateaux, grands ou petits, nefs de guerre, galères, chalands et autres barges, et ce fut en vérité un beau spectacle, la mer semblant frissonner de toutes ces voiles aux couleurs vives autour desquelles tournaient les oiseaux marins. Sous leur envol s’en allaient combattre pour Dieu les forces de l’Orient latin jointes à celles de la France, leur mère patrie !

Pourquoi fallut-il qu’à peine fut-on au complet qu’un vent de tempête se déchaînât, chassant une partie des bateaux vers différents points de la côte syrienne ? Sans trop de dégâts heureusement, mais ce fut tout de même une aventure déplaisante qui retarda le départ. En bref, les deux tiers de l’effectif s’égaillèrent vers Saint-Jean-d’Acre, Caiffa ou Césarée d’où il ne leur resta plus qu’à repartir avec un peu de retard pour rejoindre en Égypte le Roi et le Légat qu’avaient suivis les Maîtres du Temple et de l’Hôpital.

Ce fut donc le 30 mai 1249 que la Montjoie leva l’ancre.

Cinq jours plus tard, les flots bleus laissèrent transparaître les jaunes alluvions rejetés par le delta du Nil et les navires arrivèrent en vue de Damiette dont le Roi avait fait choix pour aborder la terre d’Égypte et lui ouvrir la route du Caire.

C’était en fait la meilleure clef du pays par sa situation entre le plus important bras du Nil et le grand lac Menzaleh que deux « bouches » ouvraient sur la mer. Port majeur fréquenté par de nombreux marchands parce que le chemin du fleuve permettait d’atteindre la ville capitale plus facilement que par Alexandrie, située plus à l’ouest et qui eût obligé à traverser une région désertique. Enfin, la vaste plage située à l’ouest de la ville permettait le débarquement des petits bateaux. Séparé en deux par l’île de Mahalot, le Nil coulait entre cette plage et la ville, mais elle lui était reliée par deux solides ponts flottants.

Il était environ neuf heures du matin quand le Roi, après avoir ordonné de jeter les ancres, fit venir à son bord ses barons afin de décider avec eux du prochain débarquement. En fait, Louis parla seul. On attaquerait le lendemain tôt dans la matinée, ce qui allait permettre de préparer les barges et autres chalands où l’on prendrait place pour atteindre la terre. Il dit aussi que chacun devait songer à mettre son âme en paix avec le ciel en faisant une confession bien sincère et aussi en rédigeant son testament :