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— Car on ne sait qui reviendra vivant et nous devons tous nous préparer à mourir s’il plaît à Notre Seigneur.

Puis chacun retourna à son bord avec plus de gravité qu’en arrivant. Même Robert d’Artois cessa de plaisanter et se retira pour dicter ses volontés dernières, son beau et joyeux visage curieusement assombri.

— À ce jour je suis père à nouveau d’un enfant dont je ne sais rien, confia-t-il à Renaud qui s’inquiétait de cette subite mélancolie, et peut-être ne le verrai-je jamais…

— Ce sont tristes pensées, monseigneur, et elles vous vont si mal !

— Tu as raison. Avant que de songer à mourir, il faut songer à se battre bellement ! Et, en vérité, je ne me reconnais pas moi-même. Ce doit être ce pays ! Il ne me plaît pas mais ne me demande pas pourquoi.

— Peut-être parce que c’est seulement une terre infidèle… et pas la Terre Sainte dont nous rêvons tous depuis si longtemps ?

— C’est possible et je me demande si mon frère a eu raison de nous mener ici. Cela doit être plus difficile d’y mourir… même en regardant la Vraie Croix !

Renaud n’hésita qu’un instant avant de poser la question qui lui brûlait les lèvres :

— À ce propos, monseigneur, puis-je vous demander d’où vient cette Vraie Croix que porte Monseigneur le Légat ? Lorsque j’étais gamin, j’ai ouï-dire de mon père qu’autrefois les rois de Jérusalem combattaient en la faisant porter devant eux quand le royaume était en péril. Il la décrivait haute et magnifique, enveloppant dans de l’or et des pierres précieuses un grand fragment du bois de supplice de Notre Seigneur. Celle qui nous accompagne me paraît bien petite…

— C’est possible. Je n’y ai pas réfléchi. Ce que je sais est que notre relique faisait partie de celles que l’empereur Baudouin avait gagées à Venise et que le Roi mon frère a recueillie. Tu crois qu’il en existe une autre ?

— Celle dont je parle a été enterrée par deux Templiers aux Cornes de Hattin, peu d’heures avant la désastreuse bataille de Tibériade. Saladin s’est vanté de l’avoir retrouvée, mais l’un de ses émirs l’avait abusé en faisant exécuter une copie avec un bois sans valeur. L’ayant su, il s’en serait défait avec mépris…

Robert ne cacha pas sa surprise et regarda son jeune chevalier avec un œil tout neuf…

— D’où le sais-tu ?

— Je vous l’ai dit : un récit de mon père. C’est lui qui a enterré la Croix. Lui aussi qui a détrompé Saladin.

— Par Dieu ! Pourquoi ne me l’as-tu jamais dit ?

— J’attendais que parte la croisade et je suis comme vous : déçu d’être ici au lieu de Saint-Jean-d’Acre ou de Tyr, sur le chemin de Jérusalem !

— Nous irons ! décida le comte, son ardeur retrouvée et la voix soudain vibrante d’espoir. Je te promets que nous irons et que, toi et moi, chercherons si ton père a dit vrai.

— Il ne savait pas mentir !

— Et… t’a-t-il confié où il l’a ensevelie ?

— Oui. Et j’ai fait vœu de la retrouver !

— Alors nous irons ensemble ! Mais jusque-là il faut que le Roi n’en sache rien ! Il doit croire, pour la paix de son âme, que notre croix est celle-là même qui habitait le Saint-Sépulcre. Et ce sera si splendide surprise quand nous la lui rapporterons !

— N’importe ! Si celle-ci vient de Byzance, elle doit être authentique… même si c’est un bien petit morceau !

— Oui, en fin de compte ! Mais, quand nous aurons pris Damiette, il faudra que tu me racontes plus en détail… Pour l’instant allons à confesse !

Et il alla rejoindre son chapelain.

Avant que le jour fût levé, le lendemain, chacun, sur les divers navires de l’ost flottant, se préparait à ce qui allait venir.

Sur la Montjoie le Roi entendit la messe avec les siens, puis s’arma en ordonnant que tous en fissent autant. Il avait fait la veille ses adieux à Marguerite, qui était montée à bord de la Reine avec sa sœur et ses dames, le Légat accompagnant le Roi comme il convenait pour les rudes combats de l’assaut. À l’est la nuit commençait à blanchir quand on procéda à l’embarquement dans les divers bateaux prévus à cet effet. L’Oriflamme, la longue flamme rouge prise à Saint-Denis, partit la première dans la barge où étaient les seigneurs Jean de Beaumont, Matthieu de Marly et Geoffroy de Sergines. C’était elle qui devait marcher en tête de l’armée ainsi que le voulait la tradition. Louis descendit dans une « gogue » normande avec le Légat qui, une fois à pied d’œuvre, éleva à bout de bras le reliquaire de la « Vraie Croix » afin que tous pussent la voir dans la gloire d’une aurore somptueuse.

Robert d’Artois et ses chevaliers étaient dans une embarcation semblable. L’approche de la bataille faisait le prince rayonnant et, de temps à autre, il adressait un fugitif sourire à Renaud qu’il gardait à son côté et dont en une nuit il semblait avoir fait son meilleur ami après avoir longuement causé avec lui. Le jeune homme lui aussi était heureux, même s’il ne pouvait s’empêcher de regarder s’allonger la distance avec la silhouette vivement colorée de la Reine à l’ancre. Les voiles que les femmes agitaient au moment du départ des barques étaient de moins en moins visibles et le jeune homme cessa de tourner la tête pour ne regarder que devant lui. Ce qu’il allait vivre, c’était sa première bataille et il l’attendait avec la même joie grave qu’il avait éprouvée au matin de l’adoubement : c’est dans le combat que naît vraiment le chevalier. Bientôt il saurait ce qu’il valait au juste. Comment se comporterait le sang pour le moins étrange et contradictoire qu’il devait à ses aïeux. S’il était l’arrière-petit-fils du grand Saladin, il était aussi celui de Jocelin de Courtenay, le lâche comte d’Édesse et de Turbessel, qui avait remis sans combattre son gouvernement d’Acre. Heureusement se dressait entre eux la fière silhouette de Thibaut, le frère d’armes et de vaillance du sublime Baudouin, le lépreux…

En regardant approcher la terre d’Afrique une idée bizarre lui vint : celle qu’il était lui, Renaud de Courtenay, plus proche du grand Sultan que le vieillard régnant alors sur Le Caire et qui descendait, lui, du premier frère de Saladin. Et pour ce qu’il en avait appris à Chypre durant le long hivernage, il n’y avait guère plus de ressemblance entre ce vieil homme, Al Salih-Ayub, et le conquérant d’un empire qu’entre Jocelin de Courtenay et lui-même. On disait le Sultan presque aussi noir de peau que sa mère, une esclave soudanaise, et d’âme encore plus ténébreuse. Qu’il détestât les arts et les lettres n’eût été peut-être que demi-mal s’il n’eut été aussi arrogant, dur, cruel à l’extrême, cupide et lugubre au point que l’on se demandait ce qu’il pouvait rester en lui du noble sang kurde de ses ancêtres… Il est vrai qu’on le disait aussi mourant…

Cependant l’excitation de l’assaut prochain balaya vite les rêveries de Renaud. D’autant qu’en approchant de la plage on pouvait voir qu’elle n’était pas vide. Tant s’en faut ! En même temps un tintamarre sauvage éclatait : timbales et cors sarrasins faisaient vibrer l’air encore tiède du matin tandis qu’une armée hurlante s’alignait sous les étendards d’or du Sultan :

— Ce démon a dû être prévenu, gronda Robert. Je voudrais bien savoir par quel maudit traître !

Un vieux guerrier dont ce n’était pas le premier voyage mais dont Renaud ignorait le nom, ricana :