— Ce n’est pas difficile à deviner, monseigneur ! L’émir qui commande ici se nomme Fakhr-el-Din. Je reconnais sa bannière. Il est de longue date l’ami de l’empereur Frédéric II…
— Un souverain chrétien renseignant un prince infidèle ? Ce n’est pas possible !
— Avec Frédéric tout est possible. Il est l’ennemi du Pape, l’ennemi de tout ce qui est chrétien. Cet Allemand est un sectateur de Mahomet…
— Eh bien, nous allons faire en sorte d’étriller ses amis ! On le lui fera payer après !
Les galères, plus rapides et plus maniables grâce à la force des bras qui les propulsaient arrivèrent en trombe devant la plage. Le Roi y avait fait placer les arbalétriers dont le tir protégerait les chevaliers forcément à pied. La splendeur de l’une d’elles frappa l’armée d’admiration. Toute peinte d’écussons d’or à croix de « gueules 30 », bruissante de pennons et de bannières, lancée à toute vitesse par ses trois cents rameurs tous abrités par des targes armoriées, elle arriva sur le sable en rendant aux Musulmans vacarme pour vacarme tant ses tambours et ses trompettes y allaient de bon cœur : c’était le navire du comte de Jaffa, Jean II d’Ibelin…
La barge qui portait l’Oriflamme était à terre et l’emblème planté. Ce que voyant, le Roi ne supporta pas de ne pas être auprès d’elle et, sans rien entendre de ce qu’on lui disait pour le retenir, il sauta à la mer, l’écu au col, le heaume couronné en tête et la lance à la main. Dans l’eau jusqu’aux aisselles, il marcha vers l’ennemi.
Hurlant « Au Roi », Robert d’Artois sauta aussitôt et Renaud le suivit. L’élan du prince fut tel qu’il se retrouva devant son frère pour le protéger. Cependant l’armée musulmane se lançait sur ceux qui avaient pris pied. Ce que voyant, ceux-ci plantèrent la pointe de leurs écus dans le sable, puis y enfoncèrent le sabot de leurs lances, le fer en diagonale, ce qui arrêta la ruée des chevaux ennemis dont certains avaient déjà péri s’étant jetés trop impétueusement à la mer. Les Francs à leur tour débarquèrent leurs chevaux tandis que les combattants à pied protégeaient l’opération et, finalement, quand la cavalerie chargea à son tour, la bataille fut brève et les Musulmans se ruèrent sur les ponts de bateaux pour se replier en direction de Damiette… en oubliant de faire sauter lesdits ponts. Ce dont les chevaliers du Roi se hâtèrent de profiter avec la satisfaction de voir les troupes de l’émir Fakhr-el-Din s’enfuir vers le sud. Entre Damiette et les croisés il n’y avait plus rien, sinon de fortes murailles hérissées de tours et de fossés. Un prisonnier informa que le Sultan avait envoyé pour la défense de la ville une tribu arabe, les Banu-Kinana, dont les guerriers étaient redoutables entre tous. On se disposa donc à faire le siège et le Roi ordonna que sa grande tente rouge fût plantée, près de celle qui servait de chapelle et aussi de celle du Légat. On s’activa et bientôt le camp, avec ses trefs de soie bleue, rouge, verte ou multicolores tendus par des piquets de chêne et de bonnes cordes de chanvre éclata sous les murs de Damiette comme un champ de fleurs fantastiques. Naturellement on remercia Dieu pour avoir donné cette victoire et l’on envoya un messager à bord de la Reine. Sans doute ferait-on débarquer les dames prochainement.
La nuit fut calme. Quand les odeurs de cuisine se furent dissipées, on n’entendit plus que le pas ferré des soldats de garde et le cri alterné des guetteurs. Une nuit belle et claire comme il arrive souvent en Afrique, avec des milliers d’étoiles qui semblaient plus grosses que partout ailleurs. Elles se reflétaient dans les eaux du Nil frangé des hautes tiges chevelues d’une plante inconnue que l’on appelait papyrus… Au large, les lanternes des bateaux à l’ancre relayaient les veilleuses célestes.
Quand le jour vint, ce qui surprit d’abord, ce fut le silence de la ville. En haut des minarets aucun muezzin accroché entre ciel et terre n’appela à la prière comme la veille au soir et, sur le rempart, aucune sentinelle ne se montra, aucune arme ne renvoya les rayons du soleil levant…
Louis IX observa le phénomène et décida qu’il fallait y aller voir, quand soudain accourut un homme que l’on prit d’abord pour un Sarrasin à cause de son vêtement et de sa figure basanée, mais qui était en fait un chrétien de confession copte. Ce qu’il avait à dire était extraordinaire. Selon lui, hormis ses frères et les prisonniers de la citadelle, il n’y avait plus aucun habitant dans Damiette. Même les redoutables Banu-Kinana avaient fait retraite avec les autres vers l’amont du fleuve. Les portes de Damiette étaient ouvertes.
C’était tellement énorme que le Roi refusa d’abord de le croire, encouragé par Eudes de Châteauroux, le Légat, qui n’était pas loin de voir là un piège. Mais l’homme ne se démonta pas :
— Si je vous ai trompé, vous pourrez toujours me tuer, remarqua-t-il, et vous venger aussi sur les miens, mais je suis bien tranquille.
— Alors, qu’attendons-nous ? s’écria Robert d’Artois. Moi et mes chevaliers irons devant et…
— Tout beau, mon frère ! fit le Roi. La première place m’appartient…
Il donna l’ordre de marche et, laissant au camp la garde convenable, il prit la tête de ses barons et se dirigea vers le pont de bateaux pour faire son entrée dans la ville qui, en effet, était déserte. Pas un seul homme à la défense des portes ! En outre, on s’aperçut vite que les fuyards n’avaient rien emporté de leurs biens. Il y avait là une incroyable quantité d’armes et de munitions, de vivres et objets de toutes sortes, ainsi que les richesses des maisons, ouvertes comme si leurs occupants étaient seulement partis faire un tour ou s’étaient rendus au marché. Seule manifestation de mauvaise humeur, quelqu’un avait mis le feu au bazar et l’on eut quelque peine à l’éteindre. Mais Dieu devant être premier servi, le Légat et le Roi allèrent prendre possession de la grande « mahomerie » jadis dédiée à la Vierge par Jean de Brienne et qu’ils se hâtèrent de purifier afin d’y chanter aussitôt un vibrant Te Deum.
En fait, Louis n’en revenait pas d’avoir obtenu victoire si rapide et si complète. Un jour, il n’avait mis qu’un jour pour que tombe dans sa main une ville, forte et riche, que même Jean de Brienne avait mis dix-huit mois à réduire ! Comment ne pas voir la volonté divine affirmée dans la terreur qui avait frappé des guerriers dont la valeur ne faisait aucun doute ?
Quand on fut certain qu’il ne restait d’habitants que les coptes groupés dans un quartier autour de leur église, et les prisonniers que l’on se hâta de délivrer et dont beaucoup se mirent au service de leurs libérateurs, on envoya chercher la Reine, les princesses et toutes les dames afin qu’elles vinssent s’installer dans les demeures qu’on leur avait choisies. Le Sultan possédant un palais dans chacune de ses villes importantes, celui de Damiette qui n’était pas immense mais bien défendu par une citadelle devait échoir à la famille royale. Et ce fut aux acclamations de l’armée entière qu’elles traversèrent le camp et les ponts pour pénétrer dans Damiette quand la chaleur du jour se fut un peu calmée. Elles regardaient avec surprise cette ville étrangère, dont le blanc cru contrastait avec le vert foncé des grands palmiers, ses minarets, ses ruelles étroites et fraîches et ces odeurs étranges où le poivre, la cannelle et le parfum délicat des lotus du Nil se mêlaient au fumet de l’huile chaude, du poisson séché ou pourri, et à d’autres senteurs indéfinissables pour des narines occidentales. Mais la fraîcheur de la demeure que l’on leur ouvrit enchanta Marguerite, de même que le jardin intérieur planté de palmes et de lotus roses poussant dans un bassin au ras du sol. Elle était surtout heureuse de quitter le navire, son mouvement perpétuel et ses obligatoires puanteurs que le vent de mer ne chassait pas toujours et qui rendaient sa nouvelle grossesse plus pénible. La fatigue marquait son ravissant visage et n’échappa pas à Renaud quand elle passa devant lui. Il s’en fût inquiété plus que de raison peut-être, si Hersende qui se tenait près d’elle ne s’était précipitée pour la soutenir au moment où elle posa sur le sol ses pieds chaussés de mignonnes bottines rouges. Il vit aussi arriver Flore et répondit à son sourire triomphant par un haussement d’épaules agacé, puis partit à la recherche des nouveaux quartiers de monseigneur Robert.