Chacun s’installait avec l’aisance des gens de guerre habitués à changer de domicile d’un jour à l’autre, passant sans effort de la terre nue d’un camp aux dalles de marbre d’une riche maison avec retour au sable ou à la terre battue dès le lendemain si nécessaire. Tandis que le plus gros de l’armée restait au camp, le Légat plantait ses pénates, ses chapelains et ses serviteurs dans la maison proche de la nouvelle église Notre-Dame. Le roi de Chypre dans l’opulente demeure d’un marchand enfui, le prince de Morée, et le duc de Bourgogne dans une sorte de caravansérail où ils trouvèrent toute la place désirable, sans compter des approvisionnements, enfin quelques grands barons comme le comte de Soissons dans d’autres agréables résidences abandonnées. Seuls, le connétable Humbert de Beaujeu, les Templiers, les Hospitaliers et des sires de moindre importance restèrent au camp, les princes confiant leurs tentes à la garde de leurs chevaliers.
Renaud s’était proposé pour garder le tref de Robert dans l’espoir de provoquer enfin une rencontre avec Roncelin de Fos. Il essuya un refus formel, Artois ne voulait s’éloigner de lui à aucun prix :
— Je craindrais trop qu’un mauvais hasard te sépare de moi, lui déclara-t-il. Et sans toi je ne saurais où chercher la Croix quand nous aurons repris la Palestine…
Il n’y avait rien à répondre, d’autant que le jeune homme se sentait touché par cette préférence que lui donnait à présent un maître auquel il s’était attaché à cause de sa folle bravoure, de sa générosité, de sa gaieté, de son emportement, de sa redoutable franchise et même de ses colères qui l’amenaient parfois à des gestes incongrus. Ainsi ce que Renaud avait appris du sire de Joinville, ce curieux sénéchal de Champagne qui secourait les impératrices errantes mais n’hésitait pas à demander de l’argent au Roi : comment, par exemple, le jeune Robert, qui n’avait alors que treize ans, avait coiffé d’un fromage mou le grand comte Thibaud de Champagne en le traitant de lâche parce qu’il avait osé prendre les armes contre sa mère, régente à cette époque… Et les hauts faits de ce genre n’étaient pas rares, apparaissant au fil des saintes indignations du prince. Oui, Renaud aimait bien Robert et l’idée d’aller un jour, avec lui, à la quête de la Croix perdue l’enchantait… même s’il préférait éviter de se souvenir de l’espèce de marché que lui avait imposé le pape Innocent. Il serait bien temps d’y songer quand sa mission serait accomplie !
Il resta donc auprès de lui dans ce qui était devenu le « palais ».
Cela lui valut, le lendemain soir et pendant qu’il cherchait la fraîcheur au bord du Nil, de se trouver en face de Raoul de Coucy qui, fidèle aux habitudes prises à Chypre, n’avait pas voulu quitter le camp :
— Je vous cherche depuis hier, lui lança le baron avec une hargne qui faisait trembler sa voix. Ce n’est pas facile de vous rencontrer !
— C’est que vous cherchez mal, sire baron. Monseigneur Robert ne passe jamais inaperçu et je ne le quitte guère.
— Oh, combien commode ! Cela ne m’empêchera pas de vous demander raison.
— Je vous rendrai toutes les raisons que vous voudrez quand vous m’aurez appris de quoi il s’agit.
— Comme si vous ne le saviez pas ? grinça Coucy. Vous avez osé introduire dans l’entourage de la Reine, sous un faux nom, cette misérable Flore d’Ercri en la faisant passer pour votre cousine ! Cette sorcière, cette meurtrière, cette…
— … cette femme que vous avez tant aimée et que vous aimez toujours ! Sinon pourquoi l’avoir sauvée du bûcher ? émit Renaud avec un calme qui parut agir sur Raoul.
— Je vous trouve bien au fait de mes affaires et aimerais savoir en quoi elles vous regardent ! À moins que vous ne soyez son amant… C’est ça, n’est-ce pas ? Elle est votre maîtresse et vous tient par là ? Mais moi je vais vous tuer, ajouta-t-il en portant la main à son épée qu’il tira du fourreau.
Renaud haussa les épaules :
— Tuez-moi si cela peut vous apaiser ! Je ne nie pas l’avoir désirée, mais c’est je pense le sentiment commun à ceux qui l’approchent. Je ne l’aime pas davantage… mais je lui dois beaucoup. Elle est la seule à m’avoir porté secours quand je n’étais qu’un gamin poursuivi par une fausse accusation et jeté en geôle, puis au tourmenteur !
— Est-ce la raison pour laquelle vous l’avez aidée ?
— Mais je ne l’ai pas aidée, baron ! Elle était venue attendre la croisade à Chypre. Plus exactement à Nicosie où elle avait loué une modeste maison proche du palais royal. C’est là que je l’ai vue… et qu’elle m’a dit…
— Elle vous a dit qu’elle avait tué mon épouse et son enfant ? Elle vous a dit…
— Qu’elle vous aimait plus que son âme, plus que son salut éternel ! Qu’elle vous avait voulu de toute la force d’un amour insensé et qu’elle ne pouvait supporter l’idée d’être loin de vous. Et c’est vous qu’elle voulait retrouver en allant à Chypre. Même si c’était moi qu’elle attendait…
— Pourquoi vous ?
— Parce qu’elle estimait que je lui étais redevable. Elle désirait que je la fasse entrer au service d’une princesse ou même de la Reine afin de vous suivre. Ce à quoi je me refusai…
— Vous essayez de me faire croire qu’elle entendait me reprendre en restant tout l’hiver à Nicosie ? Que n’est-elle venue à Limassol ? Il y avait assez de filles follieuses autour du camp. Elle n’aurait eu aucune peine à y trouver sa place !
— Ne l’insultez pas gratuitement ! Vous savez bien qu’elle n’en est pas une et que seul son trop grand amour de vous l’a poussée au crime. Quant à aller au camp, elle redoutait vos chevaliers et craignait pour sa vie. C’est pourquoi elle tenait à entrer au service d’une haute dame. J’ai fait ce que j’ai pu pour l’en dissuader puisque la comtesse d’Artois, la seule dont elle pouvait, par moi, espérer quelque chose, est restée en France. Lorsque le Roi a décidé de revenir au camp, elle a disparu de sa demeure et j’ai cru qu’elle était descendue à Limassol pour y tenter sa chance auprès de vous, mais elle n’y était pas et j’avoue en avoir été soulagé. Jusqu’au jour où j’ai su, de la Reine, qu’elle avait recueilli une mienne cousine, nommée Flora de Baisieux…
— Et vous avez accepté ? Pourquoi ne l’avoir pas dénoncée ?
— Dénoncer ? C’est laide parole et acte plus laid encore, a fortiori quand il s’agit d’une femme…
— Se faire complice d’un mensonge et laisser une meurtrière se pavaner auprès de Madame Marguerite ne tourmente pas votre conscience ? Il y a là de quoi vous faire honnir de l’ost entier, chasser de la chevalerie, bannir à jamais du royaume et…
— Le royaume est loin ! s’écria Renaud que la fureur du baron commençait à agacer : il lui semblait qu’elle ne sonnait pas plus qu’une cloche fêlée. Et je vous trouve hardi avec vos accusations. Si vous ne l’aviez pas fait fuir de Coucy – sans oublier de lui faire l’amour une dernière fois afin d’en garder un plus chaud souvenir ! –, nous n’en serions pas là. Vous pouviez vous contenter de lui éviter le bûcher avec un coup de dague ou une pincée de son meilleur poison. Moi, je n’ai fait que payer ma dette à qui m’avait secouru quand tous m’abandonnaient. Même vous qui saviez cependant à quoi vous en tenir et à qui la caution de frère Adam aurait dû suffire ! Alors que venez-vous à présent me reprocher ma conduite ? Dénoncez-la vous-même si cela vous chante, mais ne comptez pas sur moi pour cette vilaine besogne !