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La réaction de Courtenay surprit Coucy par sa violence. La sienne s’en trouva un peu calmée.

— Je sais qu’il vous a été fait grand tort et j’aurais dû vous en demander excuses au nom de mon épouse et en mon nom personnel, mais essayez de me comprendre ! J’ai aimé cette femme au-delà de moi-même et je pensais qu’ayant ma part de culpabilité, même involontaire, je faisais assez pour elle en lui laissant la vie. Je lui avais fait jurer de s’en aller au loin…

— C’est ce qu’elle a fait, émit Renaud avec ironie.

— Mais pas pour m’y attendre ! J’étais certain de ne la revoir jamais et en découvrant quel sort un autre lui avait imposé à l’aide d’un mensonge…

— Vous avez cru que cet autre en avait fait sa maîtresse ?

— Elle est très belle et vous êtes très séduisant, murmura le baron en détournant les yeux pour cacher leur vérité, mais Renaud avait compris :

— Ce n’est pas l’indignation qui vous a poussé vers moi, sire Raoul, c’est la plus banale jalousie. Cette criminelle, cette sorcière, vous l’aimez toujours. Elle a raison de penser que cette soif que vous avez l’un de l’autre ne s’éteindra jamais.

— C’est vrai. J’en conviens mais c’est mon enfer à moi et je ne veux pas que la Reine…

— Elle n’a rien à craindre de Flore ! Sachez qu’en acceptant de me taire, j’ai mis une condition à mon silence : qu’elle veille de près sur Madame Marguerite que je crois en danger. Je lui ai même signifié que, s’il lui arrivait malheur, je l’en tiendrais responsable… sur sa vie !

— Un danger ? Lequel ?

— Ce n’est pas votre affaire ! À présent, agissez comme bon vous semblera, mais pesez ce que je viens de vous dire ! J’ajoute seulement que je ne suis pas l’amant de Flore, ni moi ni aucun autre !

Il y eut une sorte de soulagement dans le regard qui revint croiser le sien bien que Coucy eût soupiré avant de s’éloigner :

— Je vais y songer, chevalier, en essayant d’oublier cette paix du cœur que j’avais cru acquise…

— Paix illusoire… puisque vous continuez de l’aimer !

— Oui ! Pour la damnation de mon âme, j’en ai bien peur !

Renaud n’eut pas le temps de lui rappeler que Dieu seul pouvait en juger et qu’il y avait la possibilité de se tourner vers lui. Raoul de Coucy venait de se fondre dans les ombres des grands papyrus que la brise du soir agitait avec un froissement qui ressemblait à celui d’une robe de femme.

Tandis qu’au Caire le vieux sultan passait sa colère sur les fuyards de Damiette et surtout sur les émirs des Banu-Kinana en les faisant tous pendre, dans la ville si facilement conquise les Francs, oubliant quelque peu le caractère sacré de leur entreprise, commençaient à mener joyeuse vie. Damiette regorgeait de richesses et surtout de nourriture et les seigneurs croisés donnèrent force banquets et autres réjouissances auxquelles se mêlèrent bientôt toutes les jolies filles aux mœurs faciles accourues à l’aubaine. Ce que voyant, le Roi choisit d’aller vivre au camp de Maalot avec ses soldats et les Ordres de chevalerie, laissant à Marguerite, enceinte, et aux dames la libre disposition du palais. En réalité il ne savait trop quel parti choisir et le Conseil qui se réunissait dans son grand tref pourpre était souvent houleux. S’il n’avait écouté que la fougue de Robert et sa propre envie, il eût continué sa route et foncé droit sur Le Caire. Certains de ses conseillers comme le Maître du Temple souhaitaient que l’on s’emparât d’abord d’Alexandrie afin de mieux étouffer l’Égypte avec la possession de ses deux poumons méditerranéens. Louis se refusait à l’un comme à l’autre parce qu’une double inquiétude le rongeait. D’abord son frère, Alphonse de Poitiers, dont il savait qu’il avait atteint Chypre ne l’avait pas encore rejoint. En outre, on était à la fin du mois de juin et la crue annuelle du Nil approchait. Bientôt le fleuve charriant sa moisson de limon, de débris mais aussi d’épices et de bois précieux arrachés aux profondeurs de l’Afrique allait déborder ses sept embouchures, en inonder pour les enrichir les cultures du delta. Il ne s’agissait pas de se trouver embourbés dans ces terres changées en marais qui avaient causé la perte de l’armée de Jean de Brienne. On resta donc et le Roi tua son impatience en faisant relever des fortifications et orner la nouvelle église Notre-Dame tout en menant, au camp, la vie austère qu’il aimait.

Une vie pas vraiment facile et qui contrastait de façon pénible avec la dolce vita telle qu’on la menait à Damiette. Rongé d’ulcères et de phtisie, les jambes trop enflées pour le soutenir, El Aziz-Ayub, le Sultan, ne restait pas inactif. De petits détachements de ses hommes harcelaient le camp chrétien, s’introduisaient la nuit, après le passage de la patrouille à cheval, sous les tentes les plus écartées afin d’y assassiner les dormeurs sans défense : le Sultan n’avait-il pas promis de donner un besant pour chaque tête de chrétien qu’on lui apporterait ? En même temps, celui-ci, si moribond fût-il, quittait sa citadelle du Caire, admirable ouvrage de Saladin, pour se faire porter à la Mansourah, la forteresse au confluent du Nil et du Tanis qui barrait le chemin de sa capitale. Il y rassembla aussi une solide armée de Mameluks dont il surveillait le féroce entraînement depuis sa couche putride d’agonisant…

Le camp finit par retrouver des nuits plus paisibles grâce aux patrouilles, plus nombreuses et à pied, que le Roi ordonna mais, tandis que le pays se couvrait d’eau limoneuse où les crocodiles nageaient en liberté, l’ennui et l’énervement s’y installaient.

Enfin, le fleuve rentra dans son lit, laissant derrière lui les gras limons générateurs de profusion. Enfin, le jour de la Saint-Michel les voiles du comte de Poitiers apparurent à l’horizon bleu. Enfin, on allait pouvoir partir, échapper à l’enfer de chaleur stagnante – que la proximité de la mer permettait tout de même d’atténuer – et de moustiques porteurs de fièvre dont rien ne venait à bout…

Cette fois une joyeuse émulation régna dans le camp comme dans la ville et les cantiques remplacèrent les chansons à boire. Chacun se rappela que les combats à venir seraient menés pour Dieu et tint à se mettre en paix avec Lui.

Le départ fut fixé pour le jour de la Sainte-Catherine, donc le 25 novembre. La veille, Louis remit Damiette à la garde de sa femme. Il n’était pas question d’emmener les dames sur les hasardeux champs de bataille. Elles resteraient dans la cité où elles ne manqueraient de rien, gardées par les capitaines génois ou pisans des navires de l’ost ainsi que par la population copte. Marguerite conserva, bien sûr, les gens de sa maison avec, en sus, un vieux chevalier, le sire d’Escayrac, chargé de « veiller au ventre ». La jeune femme attendait un enfant et allait assumer le gouvernement de Damiette.

Ce fut vers minuit que l’une des patrouilles commises à la sécurité du camp trouva le corps de Flore d’Ercri, dite Flora de Baisieux. Les yeux grands ouverts sur une éternité qui semblait la surprendre, elle gisait sur le sable à demi cachée par les roseaux, clouée au sol comme un grand papillon bleu par le long poignard égyptien qui lui perçait le cœur.

Les archers de la patrouille, cette nuit-là, appartenaient au comte d’Artois. C’est donc celui-ci que leur chef alla prévenir, ajoutant qu’il lui semblait bien avoir aperçu la victime parmi les dames de la Reine.