Incapable de dormir comme souvent à l’approche d’une bataille, Robert jouait aux échecs avec Renaud. Tous deux suivirent l’officier en prenant soin de faire le moins de bruit possible. Arrivé près du corps que l’on avait par respect couvert de son voile mais dont il reconnut immédiatement la robe bleue, Renaud sentit son cœur manquer un battement. Il s’accroupit et eut une sorte de hoquet en constatant que c’était bien Flore qui était étendue morte devant lui. Robert au regard duquel aucune jolie fille n’échappait l’identifia lui aussi :
— C’est l’une des demoiselles de ma belle-sœur ! Elle t’est même, je crois, un peu parente, Renaud ?
Celui n’hésita qu’à peine : s’il ne voulait déclencher un affreux scandale quelques heures avant le départ de l’armée, il lui fallait continuer le mensonge :
— Oui, soupira-t-il. Une mienne cousine… ou plutôt une cousine de ma mère adoptive : Flora de Baisieux. Elle appartient bien à la Reine… et je me demande ce qu’elle faisait ici, loin du palais !
— Peut-être voulait-elle te dire un dernier… et tendre adieu ? Si je n’avais pensé qu’elle était ta douce amie, je lui aurais volontiers conté fleurette ! Une telle beauté !
— Non, monseigneur ! En vérité… je ne l’aimais guère et je ne comprends pas plus que vous pourquoi elle est venue jusqu’ici.
— Si ce n’est pour toi, c’est donc pour un autre ! C’est la seule réponse possible. Reste à savoir qui est cet autre… et s’il ne se déclare pas, nous avons peu de temps pour le chercher. Le jour n’est plus très loin…
Renaud se contenta de hausser les épaules et de hocher la tête. Il savait bien, lui, quel nom lui venait spontanément à l’esprit, mais il ne se reconnaissait pas le droit de le prononcer. C’était Coucy, à l’évidence, que Flore voulait rejoindre… Il finit par marmonner :
— Vu sa qualité, ce ne peut être qu’un chevalier et quel qu’il soit cela ne nous dira pas qui l’a tuée. Certainement pas son… amant ! Tous, céans, nous sommes confessés et avons eu communion hier. Un crime pareil après avoir reçu l’hostie ?
En fait il essayait de se convaincre, luttant contre la terrible idée qui lui venait : Coucy, pour en finir définitivement avec cet amour dans lequel il voyait sa perte, n’aurait-il pas accompli personnellement le geste libérateur ?… Il ne l’avait pas vu communier ! Grâce à Dieu les pensées du comte d’Artois prenaient une autre direction. Avec délicatesse il retira le poignard de la plaie et l’examina à la lumière d’une torche.
— Il est inutile de chercher. J’ai déjà vu une arme semblable. Les Sarrasins l’appellent kandjar. Elle appartient sans aucun doute à l’un de ces tueurs que le damné sultan n’a cessé de nous envoyer et dont nous avons eu tant de mal à nous garder… Le hasard a voulu que, cette fois, il rencontre une femme sans défense. Une belle victime à offrir à Allah le sanguinaire ! Mais, sois tranquille, nous saurons bien leur faire payer cette mort au centuple !
Tandis que le comte donnait des ordres pour que l’on cherche un brancard afin de ramener la jeune femme auprès de Marguerite qui veillerait à ses funérailles, Renaud restait à regarder le beau visage dont il ferma les yeux d’un geste plein de douceur. Ce visage qui n’exprimait pas la peur, mais l’étonnement. En outre, le poignard était une arme de prix ! N’était-il pas surprenant que l’assassin, s’il était musulman, l’eût abandonné délibérément dans le corps d’une simple femme ? À moins que ce ne soit pour diriger les soupçons vers le camp chrétien ? Plus il y réfléchissait et plus il pensait que la main meurtrière n’appartenait pas à un séide d’El Aziz-Ayub…
En silence, il suivit avec son prince la civière que portaient deux sergents laissant la patrouille poursuivre sa ronde. Leur arrivée au palais déchaîna un grand remue-ménage mais ils ne purent obtenir de voir Marguerite. Le chevalier d’Escayrac et plus encore dame Hersende refusèrent de la réveiller.
— Elle vient seulement de s’endormir, expliqua la miresse. Le chagrin du prochain départ de son époux ! Il faut la ménager ! Quant à cette pauvre demoiselle de Baisieux, je la connaissais peu. Elle était de nature secrète bien qu’entièrement dévouée à la Reine. En outre, ce palais est comme un moulin : chacun peut en sortir et y rentrer comme il lui chante, mais jusqu’à présent je n’ai jamais remarqué que demoiselle Flora se fût absentée la nuit. Sans doute, ce soir, avait-elle aussi des adieux à faire ? ajouta-t-elle en regardant Renaud…
— Pas à moi ! coupa le jeune homme. Je jouais aux échecs avec monseigneur Robert…
— Dans ce cas je ne vois pas ! Mais retournez au camp à présent. Je vais appeler le chapelain et me charger de cette pauvre dépouille. Madame Marguerite sera prévenue après le départ de l’ost et ordonnera alors les funérailles qui conviennent. Je suis désolée pour vous, sire Renaud !
Il la remercia en touchant sa main, puis s’agenouilla auprès du corps pour une courte prière qu’il acheva en posant un baiser sur le beau front pur dont nul n’aurait pu imaginer qu’il avait abrité de telles tempêtes…
— Nous prierons pour elle ! dit Robert d’Artois en appuyant une main sur l’épaule de son écuyer. Viens ! Il nous faut rentrer au camp. J’en parlerai au Roi quand nous serons en chemin… Ou plutôt non. Je ne lui dirai rien ! C’est trop mauvais présage que le sang répandu à la veille des combats.
— Les Anciens grecs et romains le répandaient avant de partir pour la guerre, remarqua Hersende pensive. Ils espéraient ainsi s’attirer la faveur des dieux.
— Le Dieu Tout-Puissant n’accepte que le sang de ceux qui combattent pour sa cause, riposta Robert avec hauteur. Celui de l’innocent lui fait horreur. Je ne dirai rien au Roi, mon frère ! Son esprit plane trop haut pour qu’on l’embourbe dans les misères des hommes ! C’est à nous qu’il appartiendra de tirer vengeance des Infidèles qui ont tué cette malheureuse !
— … et de prier pour elle ! conclut Renaud, effrayé à la pensée que Flore n’avait rien d’une innocente et que la mort s’était emparée d’elle avant qu’elle ait pu se repentir…
N’avait-elle évité le bûcher des hommes que pour brûler éternellement dans les feux de l’Enfer ? Cette idée lui était odieuse mais il découvrit qu’auprès de lui, un autre s’attachait davantage aux réalités qu’aux cogitations sur l’Au-delà.
Quand il eut achevé de boucler les sacs de Renaud, Gilles Pernon vint le trouver :
— Pouvez-vous vous passer de moi pendant quelque temps, sire Renaud ? Je voudrais rester ici après que vous serez parti…
— Toi ? Tu veux déserter à la veille des combats ? souffla le jeune homme médusé. C’est à n’y pas croire !
— Non. Je voudrais essayer de découvrir qui a tué cette fille… Je ne l’aimais pas et lui ai tenu grande rancune de ce qu’elle a fait, mais ce meurtre lâche me répugne.
Le regard soudain très dur du chevalier se planta dans celui du vieil écuyer :
— Je suis heureux de l’entendre. J’ai pensé un moment que ce pouvait être toi !
Le coup porta. Le cuir tanné de Pernon prit une curieuse teinte grisâtre tandis que sous l’émotion une grosse veine bleue battait à sa tempe :
— Oh non !… Non, messire ! Vous n’avez pas pu me croire capable d’un tel forfait ! Ou alors vous ne me connaissez pas et, en l’occurrence… vous n’avez nul besoin d’un serviteur dont vous vous méfiez.
— Ne te fâche pas ! L’idée m’a seulement effleuré. Mais pourquoi veux-tu rester ? Dès l’instant où nous serons partis, le meurtrier t’échappera. Tu ne crois pas que le baron de Coucy…