— Lui ? Oh non ! Déchiré entre sa repentance et le désir qu’il avait d’elle, il aurait pu en venir là, mais il aurait tué avec ses mains ou sa dague sans aller chercher un poignard arabe…
— Et qui te dit que l’assassin n’est pas l’un de ceux qui s’en prenaient naguère aux tentes les plus extérieures ?
— Il n’aurait pas laissé son arme derrière lui. On veut nous faire croire au crime d’un Musulman surpris par Flore, mais je crois, moi, que c’est dans la ville que j’ai une chance de le dénicher. C’est un assez beau poignard, vous ne trouvez pas ? ajouta Pernon en sortant l’objet de sa cotte de cuir.
— C’est toi qui l’as pris ?
— Je suis plutôt habile de mes doigts, sourit Pernon avec modestie. Je l’ai subtilisé tandis qu’on emportait la morte… et j’ai l’impression qu’il a bien des choses à m’apprendre…
Renaud ne réfléchit qu’un instant :
— En ce cas, fais à ton idée ! Et va te cacher où tu voudras. Je crierai très fort que tu as dû t’endormir après boire dans quelque cabaret. Tu pourras toujours me rejoindre quand tu auras appris ce que tu veux savoir… Mais prends soin de toi !
Quand la croisade se mit en marche le lendemain, elle ignorait que le Sultan aux ulcères était mort depuis cinq jours dans sa forteresse de la Mansourah, et allait l’ignorer encore longtemps grâce à la présence d’esprit et à l’énergie d’une femme, sa favorite, la belle Sahdjar ed-Door. D’accord avec les eunuques et aussi l’émir Fakhr el-Din qui commandait l’armée, elle réussit à garder secrète la mort du vieil homme. En effet, son seul fils et héritier, Turan-Shah, se trouvait alors au loin, dans ses terres de Mésopotamie, et il fallait non seulement le prévenir, mais lui donner le temps d’arriver. L’eût-il su que le roi de France se fût peut-être hâté plus qu’il ne le fit.
Louis craignait bien entendu le lacis de canaux et d’eaux vives qui sillonnaient le delta du Nil. Il ordonna que l’on marche avec lenteur afin d’assurer à ses troupes une plus grande protection. Aussi décida-t-il de suivre la rive droite du fleuve au rythme des bateaux de petit tonnage qui le remontaient parallèlement à l’armée pour assurer le ravitaillement en même temps qu’une protection contre une offensive ennemie lancée de la rive gauche. Or les rames peinaient à remonter contre le courant et parfois contre le vent, ne faisant souvent pas plus d’une lieue par jour et se contentant d’observer les escadrons de Mameluks galopant à l’horizon. On allait mettre ainsi près d’un mois à atteindre l’objectif. Tout cela entretenait la fureur chez les guerriers francs que l’impatience ravageait. Singulièrement chez les Templiers qui, selon la tradition, allaient en tête avec la Croix, suivis immédiatement par les escadrons du comte d’Artois…
Une explosion se produisit alors que l’on était environ à mi-chemin. C’était le 6 décembre, jour de la Saint-Nicolas. Des Turcs attaquèrent soudain le groupe de Templiers du maréchal Renaud de Vichiers et désarçonnèrent l’un des chevaliers. Ce que voyant, Vichiers, bien que le Roi eût interdit l’engagement, piqua une verte colère et cria :
— À eux, de par Dieu ! Car ne pourrais plus souffrir pareille chose !
Il piqua des deux, entraînant ses frères et comme leurs chevaux étaient frais contrairement à ceux de l’ennemi, les « païens » furent occis ou jetés au fleuve au nombre de six cents. En fait les Templiers comme tout le reste de l’armée crevaient d’impatience devant les lenteurs de cette campagne. Enfin, l’on atteignit le futur théâtre des opérations qui était exactement le même qu’au temps de Jean de Brienne : le triangle de terres fortement irriguées bordé au nord par le lac Menzaleh, à l’ouest par le Nil et au sud-est par le canal Bahr es-Seghir joignant le Tanis. C’était derrière la profonde tranchée de ce dernier que se dressait la place forte de la Mansourah, barrant la route du Caire. Entre les deux les forces égyptiennes de Fakhr el-Din.
Pour les atteindre il fallait traverser et, pour traverser, la seule solution était de faire barrage sur le canal. Le camp s’installa et l’on commença les travaux de terrassement.
Durant l’interminable voyage, Raoul de Coucy s’était curieusement rapproché de Robert d’Artois dont les fureurs exacerbées semblaient trouver en lui un écho, mais surtout de Renaud de Courtenay. Dès le jour du départ, à la halte du soir, celui-ci incapable de taire son indignation lui avait jeté au visage la mort de Flore, l’accusant presque de l’avoir assassinée en des termes qui, en temps normal, les eussent envoyés face à face sur le pré, l’épée à la main. Il les avait d’ailleurs regrettés aussitôt car au visage décomposé du baron il avait compris que sa surprise était totale. Et puis au lieu d’une bouffée de colère, il avait vu des larmes. Raoul s’était éloigné, le dos courbé sous le poids de cette étrange malédiction que l’amour lui avait infligée.
Le lendemain, Renaud, incapable de supporter l’idée d’ajouter à une souffrance, alla vers lui et, avec des mots simples, lui demanda excuse pour un langage trop vif. Depuis, les deux hommes se retrouvaient volontiers pour parler de tout et de rien, souvent pour écouter un troisième personnage que Coucy connaissait bien : le monumental sire de Joinville dont l’épouse Alix de Grandpré, cousine germaine du comte de Soissons, proche voisin et ami, lui était quelque peu parente.
C’était un curieux garçon que ce Joinville. À son titre de sénéchal de Champagne il devait de marcher en tête des Champenois puisqu’il représentait le comte-suzerain absent de cette croisade. Cela faisait de lui un haut personnage et il s’en montrait naïvement satisfait. Franc compagnon et bon vivant – le Roi, à Chypre, lui avait reproché d’aimer un peu trop le vin ! –, il adorait le faste, la couleur verte, les fourrures grises dont s’accommodaient son teint frais et ses cheveux blonds un peu rousseaux, les bijoux – son sceau était une magnifique intaille de sardoine et les belles histoires, surtout celles des grands faits d’armes… Depuis l’âge de dix-huit ans il vouait au roi Louis, que cependant il voyait rarement, une sorte de dévotion parce qu’il était lui-même profondément chrétien ainsi qu’une admiration sans bornes due à ce que, dans son esprit, le Roi portait déjà l’auréole des saints dont il ne pouvait espérer se coiffer un jour. Curieux comme un chat avec cela, il posait sur choses et gens un regard souvent perspicace, mais où la charité chrétienne ne trouvait pas toujours son compte. Preux chevalier, au demeurant, la nature l’avait doué d’une force peu commune, d’un rire sonore et d’un sens du confort en avance sur son temps. C’est ainsi qu’ayant expérimenté que sous le soleil d’Orient, le pesant heaume cylindrique équivalait à se coiffer d’une marmite, il s’était fait confectionner un chapeau de fer doublé de toile et muni de bords qu’il posait sur le camail d’acier et qui lui permettait de respirer à l’aise tout en abritant un peu ses yeux de l’éclatant soleil. Beaucoup posaient un regard dédaigneux sur l’inhabituel couvre-chef mais Joinville n’en avait cure. Le Roi, lui, s’était contenté d’un sourire mi-amusé, mi-songeur et cela lui suffisait.
Les travaux d’assèchement du canal se révélèrent vite inutiles et même dangereux, bien que Louis eût fait protéger ses terrassiers par un système de tours de bois et de catapultes. C’est alors que l’on fit connaissance avec le feu grégeois, ces pots de naphte enflammé qui incendiaient tout ce qu’ils touchaient, provoquaient de cruelles blessures et continuaient de brûler même sur l’eau.
— C’est machine du diable ! s’écria Joinville en se signant trois fois quand il vit arriver le premier et en constata les effets. Cela ressemble à un tonneau de verjus qui aurait une queue flamboyante de la longueur d’une lance ! Et cela fait le bruit de la foudre ou… ou d’un… dragon volant !