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En outre, la nuit s’en trouvait éclairée presque comme en plein jour. Aussi quand les hommes apercevaient l’un de ces engins de malheur se jetaient-ils sur les genoux et sur les coudes. Seul le Roi demeurait debout et, les larmes aux yeux, tendait les bras vers le ciel en priant :

— Beau sire Dieu ! Gardez-moi mes gens !

Les voies du Seigneur étant impénétrables, Dieu se servit pour l’exaucer d’un des pires agents qui soit : un traître !

C’était un Bédouin, qui moyennant finances, vint révéler à Louis qu’un gué existait à l’est de sa position en un lieu que les défenseurs de la Mansourah ne surveillaient guère sinon pas du tout parce que les berges, à cet endroit, étaient escarpées.

Dans la nuit du 7 au 8 février, le Roi, remettant le camp à la garde du duc de Bourgogne, dirigea son armée vers le gué dans le plus grand silence et entreprit de lui faire passer le canal. Ce ne fut pas facile justement à cause des berges hautes qui, de surcroît, étaient glissantes, et l’opération demanda pas mal de temps. À l’aube elle n’était pas encore achevée.

Les ordres de Louis étaient précis : avant de se lancer à l’attaque du camp égyptien, il fallait attendre que tous fussent passés. Or, attendre était un mot que Robert d’Artois ne supportait plus. Avec les Templiers, il formait l’avant-garde mais à peine ses chevaux reprirent-ils pied sur la rive qu’il enfourcha le sien et, entraînant à sa suite ses chevaliers, fonça à bride abattue sur les tentes ennemies sans même un regard pour les Templiers devant lesquels il passa comme la foudre. Cette furia fut payante : en peu de minutes et dans un fracas de tonnerre, le camp fut balayé et ceux qui ne furent pas massacrés cherchèrent leur salut dans la fuite vers la Mansourah dont les portes s’ouvrirent pour eux…

Écumant, hurlant « À eux, à eux ! » à pleins poumons, Robert ressemblait au démon de la guerre. Son épée faisait voler les têtes autour de lui comme la faux d’un moissonneur dans un champ de blé. L’émir Fakhr el-Din lui-même fut abattu de sa main. Au moment de l’irrésistible attaque, le chef égyptien était dans son bain et se faisait teindre la barbe au henné. Il en était sorti et, tout nu, prenant juste le temps de saisir ses armes, il s’était jeté sur son cheval pour affronter Artois. Fakhr el-Din était un homme vaillant, un guerrier redoutable, mais contre l’espèce de fureur sacrée qui s’était emparée de Robert, il ne pouvait rien. L’épée de celui-ci lui perça le flanc. Il tomba dans la boue sanglante devant le cheval de Renaud qui, emporté par la griserie de ce combat au galop où se dissolvaient ses impatiences, suivait son prince comme son ombre. Il mit pied à terre pour ramasser le cimeterre damasquiné d’or et posé sur son avant-bras, et le tenant par la pointe, il l’offrit à Robert dont les yeux étincelaient. Celui-ci ordonna :

— Qu’on enlève ce corps et qu’on lui fasse honneur comme il convient à son rang et à sa bravoure… Et toi, Renaud, remonte ! Nous continuons !

Guillaume de Sonnac, le Maître du Temple qui arrivait à cet instant, voyant que le prince allait s’élancer en direction de l’entrée de la ville, voulut le retenir :

— L’attaque nous revenait, monseigneur ! reprocha-t-il, et devant ce que vous avez accompli, c’est de peu d’importance mais vous ne devez pas poursuivre davantage, ce serait outrepasser les ordres du Roi !

Artois était hors de tout raisonnement ! :

— Par Dieu, Grand Maître, ôtez-vous de là et me laissez passer ! Je dois poursuivre ce que j’ai commencé. Je suis le frère du Roi ! À vous de me suivre si vous n’êtes pas un poulain couard !

Sous l’insulte le grand vieillard blêmit et porta la main à son épée :

— Les Templiers n’ont pas coutume d’avoir peur, comte d’Artois ! Nous marcherons donc avec vous… Mais sachez qu’aucun de nous n’en reviendra !

— Cela, c’est affaire à Dieu et à vous ! Battez-vous bien et vivez ! Qu’y a-t-il encore ?

Le connétable Humbert de Beaujeu rejoignait à cet instant avec une dizaine de chevaliers :

— Le Roi vous ordonne de vous arrêter, monseigneur ! Vous devez l’attendre ! Il l’exige ! cria-t-il.

— Et moi, je n’attendrai rien ni personne ! Pas même lui ! Dans quelques instants je serai maître de la Mansourah et la lui offrirai pour la plus grande gloire de Dieu !

Sans rien vouloir entendre de plus, il fit volter sa monture et hurlant pour rameuter son monde se rua vers la cité. Il était persuadé que la mort de Fakhr el-Din allait la lui livrer presque sans coup férir. En fait, avec ses six cents cavaliers il se jetait tête baissée dans un piège parce que, dans la Mansourah, il y avait Baybars…

Celui qui serait un jour le sultan el-Malik el-Zhir Roukn ed-Din al-Salih al-Baybars n’était encore que le chef des arbalétriers du défunt El-Ayub. Il n’était ni égyptien, ni syrien, ni kurde comme l’était Saladin. C’était un Kiptchak né au Turkestan dont la mère avait, ainsi que tout le pays, subi l’assaut des Mongols dont il avait reçu le sang avant d’être vendu comme esclave à Damas. Envoyé au Caire il s’était fait remarquer par son courage, son intelligence et sa froide cruauté, du vieux sultan al-Salih dont il était devenu garde du corps avant de recevoir le commandement des arbalétriers avec le titre d’émir. Il avait alors vingt-sept ans…

La charge de Robert d’Artois qui, emporté par sa fougue avait traversé la Mansourah de part en part vint se briser contre ses Mameluks au-dessus desquels flottait le lion passant de sa bannière. Le lacis des rues étroites avait scindé ses chevaliers et ceux du Temple en plusieurs groupes qui se présentant en ordre dispersé ne furent guères difficiles à refouler. Robert dut reculer sans cependant rompre le combat aussitôt engagé. Il se battait en lion furieux, espérant seulement tenir jusqu’à la rescousse de son frère, mais la lutte était trop inégale. Des larmes de rage coulant à l’abri de son heaume, le sang et la poussière maculant sa cotte d’armes fleurdelisée, il reculait peu à peu dans ces ruelles qui semblaient animées d’une vie propre, car les habitants s’en mêlaient, abrités derrière leurs murs. L’un après l’autre, les chevaliers succombaient sous les flèches tirées des toits et les pierres lancées des fenêtres :

— Couvrez-vous, monseigneur ! cria Renaud dont l’écu venait de lui éviter un parpaing. Le temps que le Roi arrive !

— Le conseil est bon ! Cette maison…

Ils mirent pied à terre et, laissant aller leurs chevaux, se ruèrent dans le bâtiment avec Croisilles, Fresnoy et quelques autres. Mais à reculons et sans cesser de ferrailler car les Mameluks venaient sur eux. On se battit dans le couloir, puis la cour intérieure contre une force de plus en plus pressante… Soudain, le prince comprit qu’il ne s’en tirerait pas, qu’il allait mourir là quand une flèche s’enfonça dans son cou. Le sang jaillit souillant la soie bleue de sa cotte mais il ne tomba pas et même repoussa Renaud qui voulait le soutenir :

— Non ! Fuis !

— Moi ?… Que je…

— Fuis ! te dis-je ! Il faut… que le Roi sache… et me pardonne ! Il faut… que la Croix soit… retrouvée ! Toi seul !… Derrière nous… un escalier… la terrasse !

Ceux de ses hommes encore debout qui, le voyant blessé tentaient de le protéger tombaient l’un après l’autre. Avec un courage inouï Robert d’Artois combattait encore mais sa voix ne fut qu’un cri rauque lorsqu’il hurla :

— Va-t’en !… C’est un ordre ! Au Roi…

Cet effort suprême l’abattit sur les dalles de la galerie qui entourait le patio. Alors Renaud déjà dans l’ombre de cette voûte à arcades s’abrita derrière le tronc du palmier qui fusait de la cour, arracha son heaume et se jeta dans l’escalier désigné tandis qu’avec un cri de victoire un enturbanné à la peau sombre coupait la cotte aux fleurs de lys pour la brandir comme un drapeau et la porter à Baybars. On sut plus tard que cet homme était persuadé d’avoir tué le roi de France, ce qui détourna l’attention de tous de ce qui pouvait encore bouger dans la maison… Elle résonnait comme un tambour des hurlements de triomphe quand Renaud parvint sur la terrasse où aboutissait l’escalier. Il se trouva soudain en plein ciel avec à ses pieds les toits plats de l’étroite cité, les tours de sa citadelle, et au-delà des remparts le paysage d’eau et de terre, les nuages de poussière et l’éclat sourd des armes. Il se trouva surtout en face d’un jeune garçon en tunique sale et déchirée, la figure brune sommée d’un torchon drapé en forme de turban, qui se tenait assis contre une jarre que ses bras minces embrassaient.