Выбрать главу

Le chevalier se vit perdu. Ce garçon allait appeler au secours. D’autre part l’idée de tuer une créature sans défense et visiblement misérable lui était pénible. Mais comment parlementer quand se dresse la barrière des langues ? Il se préparait, en mettant son épée sanglante entre lui et le gamin, à tenter de sauter sur le toit voisin quand l’enfant parla dans la langue d’Homère avec laquelle il s’était familiarisé durant son temps chez Baudouin.

— Tu es un Franc, bien entendu ?

— Bien entendu, mais…

— Bois ! Tu dois en avoir besoin !

L’enfant venait de plonger une écuelle dans sa jarre qui contenait de l’eau et la lui tendait. C’était trop miraculeux et Renaud avait trop soif pour discuter. Il but avec un plaisir comme il ne se souvenait pas d’en avoir connu de semblable, puis rendit l’écuelle.

— Grand merci à toi ! Mais qui es-tu ?

— J’avais nom Basile Léandros avant d’être esclave, répondit-il en montrant son collier de fer. Si tu veux parler, nous ne devons pas rester ici. Le maître et les autres serviteurs sont à la curée, mais ils ne devraient pas tarder à rentrer…

— Et tu sais où aller ? fit Renaud avec un regard autour de lui.

— Oui. Là-bas ! répondit Basile en tendant son bras trop mince vers un petit minaret au-dessus d’un bâtiment gris qui avait l’air vétuste. C’est une ancienne chapelle copte construite il y a très longtemps et qui ne sert plus. Mais en dessous il y a un souterrain qui mène au-delà des remparts…

— Que fais-tu ici, en ce cas ? Si tu as le moyen de fuir, pourquoi es-tu resté à attendre… je ne sais quoi ?

— J’espérais que vous alliez prendre la ville. Je voulais voir comment cela tournerait… Viens maintenant ! Il faut y aller… Bois encore un peu avant de partir !

Renaud obéit. Basile but aussi. Ensuite, abandonnant sa jarre, il prit son élan et, d’un saut léger, passa sur la terrasse voisine où il s’accroupit aussitôt. Renaud l’imita et on continua : un saut, un arrêt à l’abri puis un autre saut… Au-dessous d’eux le massacre se poursuivait dans un pandémonium de hurlements, de chute des corps et de fracas des armes. Acharnés à la tuerie, les gens de la Mansourah ne songeaient pas un instant à regarder ce qui se passait sur leurs toits. Les deux fugitifs parvinrent ainsi à l’ancienne chapelle, aussi plate que son entourage. Sa terrasse comme les autres montrait l’entrée d’un escalier au pied du minaret à demi écroulé. Peu après, Renaud et son guide plongeaient dans les entrailles sombres, poussiéreuses mais divinement fraîches de l’ancien sanctuaire copte. Le petit bâtiment était soutenu par quatre piliers massifs et ce fut au pied de l’un d’eux que Basile alla s’asseoir en invitant du geste son compagnon à en faire autant…

— On va attendre qu’il fasse nuit, dit-il. Ce sera plus prudent. Tu vois, l’entrée de la crypte est là, derrière l’autel, et c’est de là que part le souterrain…

— Si tu sais tout cela, pourquoi es-tu resté ?

— J’attends de grandir : il y a une dalle à soulever et elle est bien trop lourde pour moi, soupira Basile. Et puis, avant que n’arrive ton armée, dans la ville ou au-dehors c’était la même chose : des Musulmans encore des Musulmans, toujours des Musulmans… Et je porte le collier d’esclavage…

C’était facile à comprendre. Renaud se contenta de passer sa main sur la tête hirsute du gamin.

— Où irais-tu si tu avais le chemin libre ?

— Chez moi, à Alexandrie. Mon père y faisait commerce de tapis brodés mais il a eu le malheur de déplaire au gouverneur de la ville parce que son commerce marchait trop bien. Alors on l’a accusé de vol et même d’avoir tué l’un des gardes de l’émir. Il a été exécuté et ma mère, mes sœurs et moi avons été vendus comme esclaves… Je ne sais pas ce qu’elles sont devenues…

La voix de l’enfant se fêla sur ces derniers mots et Renaud, d’autant plus désolé que c’était un peu son histoire à lui qu’on lui racontait, voulut poser un bras fraternel sur l’épaule de son petit compagnon, mais il le sentit se raidir, refusant ainsi sa compassion et n’insista pas. Il s’adossa au mur et se contraignit à prendre patience. Même dans cet asile aux murs épais le vacarme était effroyable… Oubliant que ce lieu consacré était devenu musulman il se mit à prier en silence…

Hors les murs, la bataille reprenait. Le roi de France venait de passer à son tour le canal quand les Mameluks, débarrassés de l’avant-garde qu’ils venaient d’anéantir, se ruèrent sur lui en hurlant comme des loups. Son corps de bataille était coupé du camp où les arbalétriers demeuraient avec le duc de Bourgogne. Il devina ce qui s’était passé et maîtrisant son inquiétude il comprit que la moindre perte de sang-froid pouvait être fatale. Il se donna un instant de réflexion, arrêta son cheval sur une petite élévation pour dominer la situation et Joinville, qui blessé se faisait soigner au bord du canal, ne devait jamais oublier l’image de ce roi-chevalier qui, en ce jour, allait donner la pleine mesure de sa valeur : « Jamais, dit-il et même écrivit-il plus tard, je ne vis si beau chevalier. Il paraissait au-dessus de tous ces gens, le heaume doré et couronné en tête, une épée d’Allemagne à la main… »

Le Roi donna l’ordre de resserrer les rangs, de n’offrir aucune faille au carrousel de l’ennemi qui, à la manière mongole, tournoyait autour d’eux en les criblant de flèches. Puis il ordonna la charge, l’entraînant à sa suite, plongeant dans les guêpes meurtrières qui, surprises par la violence du choc et n’ayant pas le temps de recharger leurs arcs, tombaient comme épis de blés sous la lame de son épée. Son exemple galvanisa ses troupes et, s’il accomplit de véritables prodiges sans être atteint une seule fois, ses chevaliers s’évertuèrent à se surpasser pour être dignes de lui.

Tout en combattant, il s’efforçait de remonter le Bahr es-Seghir afin de diriger la bataille en face du camp où le duc de Bourgogne était en train d’aligner les arbalétriers. Il était partout à la fois et à dix reprises il faillit être pris, particulièrement à un moment où six Mameluks l’encerclèrent se saisissant même de la bride de son cheval. À grands coups d’estoc il s’en débarrassa…

Le duc de Bourgogne, jugeant qu’il fallait rapprocher ses tireurs de carreaux, avait construit à la hâte un pont de fortune et, au soleil couchant, ce fut de l’autre côté du canal que s’alignèrent les arbalétriers. L’armée infidèle battit alors en retraite, abandonnant ses tentes devant les portes de la ville. La journée était aux croisés. Ils étaient à présent maîtres des deux camps. On s’occupa de soigner les blessés, d’ensevelir les morts et le camp bourdonna de prières. Restaient ceux qui étaient tombés dans la Mansourah, au nombre desquels Louis redoutait fort que fût son frère préféré.

La confirmation vint trop tôt et par deux fois, avant même que Renaud de Courtenay et son jeune compagnon ne surgissent couverts de terre et d’égratignures, des ombres de la nuit sortit le Grand Commandeur des Hospitaliers, Jean de Rosnay, qu’un miracle avait expulsé du piège de Baybars avant que les portes ne se referment. Couvert de sang lui aussi et perdant le sien par plusieurs blessures, il vint au Roi, baisa sa main tout armée avec dans ses yeux des larmes :