— Sire Jean, demanda Louis d’une voix qu’il tentait de raffermir, savez-vous des nouvelles de notre frère d’Artois ? Est-il prisonnier ?
— Sire, puisque Dieu fait de moi le porteur d’une telle nouvelle, je vous en demande grand pardon. À cette heure, monseigneur Robert doit être auprès de Lui en paradis…
Il y eut un silence, puis Louis murmura :
— Le Seigneur Dieu doit être adoré dans ce qu’il ordonne.
Sa voix se cassa sur un sanglot et, sans fausse honte, il se mit à pleurer ce preux à la tête folle qu’il aimait plus qu’aucun autre… Et il n’y eut personne qui ne se sentît ému de voir le fulgurant héros de cette journée s’abandonner à sa douleur comme le plus humble de ses sujets.
Il savait donc lorsqu’à l’aube un sergent des avant-postes lui amena Renaud portant dans ses bras le petit Basile. L’homme et l’enfant étaient sales à faire peur, recrus de fatigue : le passage du souterrain qui s’était écroulé et avait failli les ensevelir s’était révélé plus difficile que prévu.
— Vos gens devraient pouvoir le rouvrir, sire, plaida Renaud soudain empli d’un ardent désir d’atténuer par cette bonne nouvelle la douleur inscrite sur le maigre visage du Roi. Et la Mansourah sera votre…
Mais Louis, s’il admettait la valeur du renseignement, refusait de se laisser distraire de son chagrin. Ce qu’il voulait entendre, c’était le récit des derniers instants de Robert, de cet ultime combat que, la plupart de ses chevaliers déjà abattus, il avait mené jusqu’au bout, à un contre des dizaines. Et Renaud s’exécuta, s’efforçant de n’omettre aucun détail afin de mieux graver la scène dans l’esprit de celui qui la réclamait.
Le soleil se levait quand il acheva. Le camp s’éveillait. Ceux que la gravité de leurs blessures ne clouait pas à terre étiraient leurs corps douloureux sous les hauberts d’acier que l’on n’avait pas quittés pour dormir. Louis posa une main compatissante sur l’épaule de Renaud :
— Essaie de prendre un peu de repos avant que l’ennemi ne revienne à la charge ! Je te remercie et, désormais, tu seras de mes chevaliers ! Quant à l’enfant qui t’a aidé, je l’enverrai à la Reine avec l’un des bateaux de ravitaillement…
— Ces démons vous rendront-ils le corps de monseigneur Robert ? osa-t-il questionner…
— Mon intention est de le demander.
Ce qu’il fit. En son temps Saladin eût rendu le prince mort avec l’apparat dû à son rang et à sa vaillance, mais Baybars n’était pas Saladin : il fit jeter le cadavre du haut des remparts tandis que le combat reprenait. Dans la nuit, déjà, les gens de Champagne avaient poursuivi une patrouille de cavalerie mameluke. L’affrontement allait durer deux jours encore, deux jours durant lesquels le Roi fut partout à la fois, libérant ici son frère Charles d’un encerclement, là plongeant l’épée haute au plus épais de la bataille pour finalement reprendre la tactique dont il s’était servi sur la plage de Damiette : les lances plantées en terre de ses chevaliers à pied brisant l’assaut furieux de cavaliers d’Allah…
Les portes de la forteresse se refermèrent sur l’ennemi sévèrement étrillé… et ne se rouvrirent pas.
Ce fut seulement quand tout fut terminé que l’on dénombra les morts de la Mansourah. Les pertes étaient sévères. Trois cents chevaliers avaient péri avec Robert d’Artois, plus deux cent quatre-vingts Templiers dont, en tête comme il l’avait prédit, le vieux maître Guillaume de Sonnac. Morts Érard de Brienne, Jean de Chérizy, Roger de Rozoy, l’Anglais Guillaume de Salisbury ! Morts Gérard de Fresnoy et Hugues de Croisilles ! Mort, enfin, Raoul de Coucy…
CHAPITRE XI
LE LAI DU CHÈVREFEUILLE
L’étrange mort de celle qu’elle croyait la demoiselle de Baisieux avait profondément affecté Marguerite. Non qu’elle eût eu le temps de s’attacher à cette inconnue mais, outre l’impression pénible laissée par la mort d’un être jeune et beau – en digne fille du Midi elle était sensible à la beauté à un point extrême –, le départ de l’ost lui avait ôté le moyen de savoir qui était l’assassin. Ainsi que le répétait volontiers Elvira de Fos, l’endroit où l’on avait retrouvé son cadavre désignait à l’évidence l’un des guerriers du camp.
— Elle devait être occupée de quelque affaire de cœur et l’approche du départ l’a poussée à se rendre là-bas pour un dernier revoir. La pauvre créature au lieu de rencontrer l’amour a rencontré la mort.
— C’est parole de poète, riposta dame Hersende, mais fausse pensée. Le poignard qui l’a tuée était sarrasin : cela signait le crime. Quelqu’un de ces espions meurtriers dont notre sire a eu tant de mal à purger le camp l’a trouvée sur son chemin et s’en est débarrassé…
— Le poignard n’est qu’un leurre et pour ma part je penche plus volontiers pour une histoire d’amour mal terminée : un guerrier qu’elle prétendait suivre et qui ne voulait plus d’elle… suggéra Elvira.
— Allons donc ! Votre hypothèse suppose un mouvement de colère, une haine subite contre laquelle s’inscrit le choix de l’arme. L’un des nôtres – en admettant que ce soit possible, ce que je ne pense pas ! – aurait pris ce qui lui tombait sous la main : une dague… une arme de chez nous. Votre idée évoque une préméditation indigne…
— Peut-être ! Les armes que l’on peut trouver ici sont belles, richement damasquinées, tentantes et je sais plus d’un chevalier qui en a acheté au moins une. Quant à cette malheureuse, elle n’avait au monde, je suppose, qu’un seul parent : ce jeune chevalier de Courtenay qui est fort séduisant… Il se pourrait…
— Il ne se pourrait rien ! coupa la Reine, entrant dans une colère qui l’étonna elle-même. Le chevalier de Courtenay n’est pas de ceux qui tuent les femmes !
— Il me semble pourtant avoir ouï-dire… Je ne me souviens plus trop où, qu’il fut jadis accusé d’avoir tué sa mère adoptive qui, elle, était cousine de la demoiselle de Baisieux…
— Une accusation dont il a été hautement lavé et par Sa Sainteté le Pape en personne dont je vois mal quel intérêt il aurait eu à absoudre si grave péché, le pire qui soit !
— Sans doute, sans doute ! murmura Elvira qui avait pris son luth et en caressait doucement les cordes mais sans en tirer aucun son. J’implore la Reine de ne point s’irriter du souci que j’ai de faire toute la lumière sur si triste affaire. À Chypre j’avais eu l’impression que le chevalier de Courtenay n’était pas très heureux de voir sa cousine rejoindre notre cercle de dames. Celle-ci n’a pas caché qu’elle désirait vivement le suivre à la croisade… alors qu’il ne le voulait pas.
Les quelques notes légères qu’Elvira produisit avec son art habituel n’eurent aucun effet lénifiant sur Marguerite.
— En voilà assez ! coupa-t-elle. Si vous voulez demeurer auprès de moi, vous éviterez à l’avenir des propos de ce genre ! Ils me déplaisent et ils m’irritent…
— Oh ! Je ne le voulais pas et je supplie la Reine de m’accorder son pardon, gémit la chanteuse en baissant modestement les paupières.
Puis, comme Marguerite sans lui répondre se levait pour faire quelques pas au jardin intérieur sur lequel ouvrait sa chambre et appelait auprès d’elle la sage et même un peu ennuyeuse Eudeline de Montfort, Elvira, sans bouger du tapis où elle était assise, joua comme par inadvertance la musique par elle composée pour l’un des lais de Marie de France, une jeune poétesse vivant en Angleterre et dont la reine Éléonore, trois ans plus tôt, avait envoyé une copie de l’œuvre à sa sœur Marguerite. C’était celui du Chèvrefeuille, inspiré par la belle et douloureuse histoire du chevalier Tristan et de la reine Yseut.