Hersende, occupée alors à broder une petite chemise pour le bébé à venir, dressa l’oreille en reconnaissant l’air mais ne dit rien tout d’abord. Elvira se contentait de fredonner à bouche close. Les paroles vinrent soudain, négligentes mais fort compréhensibles :
« … Il en était de leurs deux cœurs comme autant du chèvrefeuille qui, au coudrier, se prenait… » À nouveau le ronron mélodieux, puis : « … Belle amie, ainsi de nous. Ni vous sans moi ni moi sans vous… »
De stupeur – l’audace de cette fille était inconcevable ! –, Hersende se piqua avec son aiguille et laissa tomber la minuscule pièce de lingerie pour ne pas la tacher de sang et, d’autorité, enleva des mains de la chanteuse le luth qui en gémit.
— À votre place je chanterais autre chose ! On dirait, ma parole, que vous cherchez les ennuis !
— Pourquoi ? Ne dit-on pas que seule la vérité peut blesser ?
— Et quand ce n’en est pas une, cela devient une calomnie. Ce que je vous déconseille vivement. Vous devriez savoir que la Reine n’est pas patiente et que sa grossesse jointe à l’éloignement de son époux la rend fort irritable ! N’abusez pas du plaisir qu’elle trouve à vous écouter !
— Comme il vous plaira ! soupira Elvira. Ce n’était que simple plaisanterie et je n’y mettais aucun mal. Vous êtes notre payse et vous devriez savoir que les troubadours y chantent à qui mieux mieux les belles amours courtoises qui ne sauraient trouver accomplissement…
— Certes je le sais ! Cependant, croyez-moi ! Chantez autre chose ! Notre sire n’est pas le roi Marc et Madame Marguerite aime son époux !
En vérité Hersende l’affirmait avec d’autant plus de force qu’elle n’en était plus aussi sûre qu’avant le séjour dans l’île d’Aphrodite. Et surtout depuis l’entrée en scène de la pauvre Flora de Baisieux. Avec elle, l’image du jeune Renaud s’était introduite dans l’entourage de la Reine. Celle-ci – la miresse ne l’ignorait pas ! – s’était toujours intéressée au jeune homme. Par esprit de contradiction envers Blanche de Castille d’abord. Ensuite à cause de l’amour que lui vouait la petite Sancie de Signes dont on ne savait plus rien depuis longtemps. L’éclatante beauté de la « cousine » avait donné une nouvelle dimension à l’attrait que Renaud pouvait exercer sur une femme, fût-elle reine. Et Hersende s’était demandé à plusieurs reprises si l’épouse de Louis IX, en dépit de l’amour porté à son époux, ne rêvait pas parfois à ce beau chevalier dont le teint brun contrastait si heureusement avec ses cheveux clairs. Celui-là, elle le savait depuis la nuit de Poissy, brûlait pour Marguerite d’une flamme ardente, passionnée. Et c’est d’une bien grande attirance pour une jeune femme trop longtemps cantonnée dans le rôle exclusif de reproductrice que la passion d’un tel homme…
Marguerite elle aussi avait entendu l’audacieuse chanson mais n’avait pas eu le courage, ni l’envie, de protester. C’eût été donner trop d’importance à l’intention maligne en s’indignant à retardement de ce joli chef-d’œuvre de l’amour courtois dont elle s’était enchantée, comme des autres lais de la poétesse de sa sœur. Elle en avait même ri à l’époque : on ne pouvait faire aucun rapprochement entre elle et Yseut la blonde pas plus qu’entre l’homme d’âge qu’était le vieux roi Marc et les trente ans de Louis, son royal époux. Par la suite, les choses insensiblement avaient changé et si elle avait éprouvé une joie profonde en quittant la France, née surtout du soulagement d’être délivrée de son envahissante belle-mère, le voyage et le long séjour à Chypre lui avaient montré qu’avec ou sans Blanche de Castille, l’existence auprès de Louis demeurait soumise à toutes les austérités d’une vie quasi monastique. Dans cette île embaumée où l’on se sentait attiré vers la douceur de vivre et vers l’amour, Louis n’avait pas oublié un seul instant qu’il menait une guerre sainte et non un voyage d’agrément. Tout devait être tourné vers Dieu, consacré à Dieu, à Notre-Dame, à la Sainte Église et Marguerite soupçonnait son époux de l’avoir engrossée afin qu’elle se tînt davantage en retrait de la vie de cour et des fêtes. Longtemps, parce qu’elle admirait et aimait toujours son mari bien qu’avec moins d’élan qu’autrefois, elle s’était interdit de penser au chevalier de Courtenay dont elle était trop fine, trop femme aussi, pour n’avoir pas percé le secret. Cet homme l’aimait avec une passion qu’elle eût tant aimé retrouver chez Louis, comme au temps de l’escalier de Poissy. Il y a des regards qui ne trompent pas…
À présent, ils n’étaient plus là ni l’un ni l’autre, partis conquérir une ville que l’on disait fabuleusement riche, dans le but d’en faire une monnaie d’échange pour Jérusalem et elle était là, dans Damiette dont elle ne savait ce qu’elle pourrait en attendre en cas de défaite, à deux mois de son terme avec autour d’elle une poignée de femmes plus ou moins rassurées, une jeune sœur aux prises avec les premières nausées, une belle-sœur, Jeanne de Toulouse, qui s’isolait volontiers et bâillait d’ennui le reste du temps et un vieux chevalier qui ne la quittait pas d’une semelle sauf la nuit où il dormait devant sa porte. Comme défense : capitaines et équipages de la flotte, Italiens dont elle ne savait si elle pourrait compter sur eux en cas d’ennui grave. Qui pouvait dire si aucune de ses femmes ne risquait d’être vilainement occise comme la pauvre Flora de Baisieux ? Marguerite de Provence était brave ; elle l’avait toujours été mais, à présent, il lui arrivait des peurs irraisonnées, des cauchemars où, pour échapper à une mort affreuse, elle courait chercher refuge dans les bras d’un homme qui n’était pas roi…
Dans les jours qui suivirent, la jeune reine se rassura un peu. Les nouvelles apportées par les navettes de ravitaillement étaient bonnes : après sa lente marche en avant, Louis avait remporté, personnellement, une belle victoire. Il avait détruit l’armée du Sultan qui d’ailleurs – on le savait à présent ! – venait de mourir. Restait à réduire la forteresse de la Mansourah devant laquelle le Roi semblait disposé à mettre le siège. Malheureusement le message faisait aussi mention de la mort de Robert d’Artois massacré dans la ville avec la plupart de ses chevaliers et la quasi-totalité des Templiers 31. Et Marguerite sentit une vive douleur. D’abord parce qu’elle aimait bien ce beau-frère fougueux, casse-cou et un peu tête en l’air, mais qui aimait tant la vie et la dépensait avec une si folle générosité. Ensuite, parce qu’elle redoutait d’apprendre ce que recouvrait le terme vague de « la plupart ». Elle savait que Renaud n’était jamais loin de Robert et le soleil du printemps lui parut moins clair, moins parfumés les lotus du Nil qu’elle s’était prise à aimer… Pour ces morts dont tous ne lui étaient pas connus, elle ordonna le deuil, les prières et fit célébrer des messes. La victoire lui paraissait moins belle et l’avenir menaçant.
Le courrier suivant fut encore rassurant. Tout allait bien en dépit du fait qu’il y avait au camp un certain nombre de malades, ce dont Marguerite s’effraya et, pour un temps, oublia Renaud. Les fortes chaleurs commençaient et elle connaissait trop la fragilité des intestins de son époux. Une nouvelle dysenterie pouvait lui être fatale. Aussi attendit-elle avec impatience les nouvelles à venir mais il n’y en eut plus aucune… et ce que vinrent rapporter ceux qui menaient les barges de ravitaillement – ceux du moins qui purent rentrer ! – était plus qu’inquiétant.