Turan-Shah, le nouveau sultan que l’on croyait si loin était rentré au Caire sans tambour ni trompette ; mais, mis au courant de la situation, il avait aussitôt pris une mesure plus que dangereuse. Ce qu’il fallait, c’était couper d’approvisionnements l’imprudent qui s’attardait aux rives du Bahr es-Seghir et, pour cela il fit transporter à dos de chameaux un certain nombre de bateaux en pièces détachées que l’on remonta une fois au Nil entre Damiette et la Mansourah. Quant à la forteresse, il faisait confiance à ses défenseurs pour la tenir longtemps mais surtout à l’état de santé de l’ennemi. Si les dames de Damiette avaient su ce qu’il en était au juste elles eussent été terrifiées. Au fil des jours, en effet, l’ost était en train de se détériorer.
Pendant la semaine suivant la victoire, on s’occupa de soigner les blessés et d’enterrer les morts, ceux qui chaque jour remontaient du fond de Bahr es-Seghir et venaient buter contre le pont jeté par le duc de Bourgogne entre le camp à lui confié et celui du Roi. Et bientôt il y en eut tant que Louis loua les services d’une centaine de ribauds pour l’en débarrasser. Ceux-ci opérèrent un tri, rejetant vers le Nil les cadavres musulmans et sortant ceux des chrétiens pour les enterrer dans de grandes fosses creusées auparavant.
Malheureusement, et depuis la folle attaque de Robert d’Artois, on était en carême, donc obligation de ne manger que des herbes et des poissons. Les premières se faisant de plus en plus rares, il fallut bien prendre les poissons là où ils étaient, c’est-à-dire dans le canal. On y pêcha des « bourbettes » ou lottes… qui s’étaient copieusement nourries des corps que la bataille leur avait offerts. Le résultat ne se fit pas attendre : paludisme – il ne fallait pas oublier les moustiques ! – scorbut, dysenterie et typhus s’abattirent sur l’armée. Et cela parce que l’on eut le tort de rester.
Il eût été plus sage de ne pas s’obstiner à vouloir s’ouvrir la route du Caire. Retourner à Damiette, s’y fortifier et peut-être prendre Alexandrie eût été une monnaie d’échange plus que suffisante pour obtenir la restitution des Lieux Saints mais Louis – pêchant par orgueil ? – considérait que son devoir lui interdisait ce qui eût ressemblé à une retraite. Et pendant cinquante-cinq jours on demeura tandis que l’épidémie faisait des ravages, que la famine ajoutait les siens quand les bateaux ne passèrent plus. En même temps il fallut se défendre contre les détachements de cavaliers mameluks qui apparaissaient soudain et tournoyaient aux abords du camp, y laissant toujours quelques cadavres abandonnés…
Quand Louis tomba malade à son tour – et ce fut un miracle qu’il eût tenu jusque-là –, il comprit enfin que tous laisseraient blanchir leurs os devant la Mansourah s’il ne décidait pas le retour vers la côte, la nourriture saine, la vie… On coucha les malades – dont était Joinville ! – dans les quelques bateaux qui n’ayant pu passer le barrage de Turan-Shah, étaient revenus au camp. Et le calvaire commença…
La longue colonne des quasi-moribonds aux gencives saignantes, aux chairs boursouflées, aux intestins liquéfiés se mit en marche. Elle formait, ainsi l’avait ordonné le Roi, une masse compacte, resserrée et si hérissée de piques et de lances que les charges des Mameluks et leurs volées de flèches ne l’entamaient guère. Brûlant de fièvre et torturé par l’entérite, Louis avait choisi de chevaucher avec l’arrière-garde afin de garder tout son monde sous son regard mais ses flux de ventre étaient si rapprochés qu’il avait fendu ses braies pour ne pas les souiller les nombreuses fois où il devait mettre pied à terre et cette gymnastique achevait de l’épuiser. Pourtant son courage demeurait intact comme sa foi dans sa mission.
On parvint de la sorte à la moitié du chemin, aux approches du barrage de bateaux musulmans. C’est alors que le Roi perdit connaissance et que ceux qui l’assistaient de leur mieux, Geoffroy de Sergines, Gaucher de Châtillon 32 et Renaud eurent juste le temps de le retenir avant qu’il ne tombe. On était à proximité d’un petit village qui semblait vide et on le porta dans la première maison qui se présenta. À l’intérieur une femme dormait étendue sur le sol, qui poussa de hauts cris au moment où l’on allongea Louis, la tête sur ses genoux. Par le plus incroyable des hasards c’était une « bourgeoise de Paris » dont on ne savait ce qu’elle faisait en cet endroit, mais lorsqu’elle eut réalisé, elle s’efforça, en gémissant de grands « hélas », de soigner son roi qui en vérité semblait déjà au-delà des secours humains. La poignée d’hommes qui l’accompagnaient dans la maison – son chapelain, son cuisinier Ysambart et les trois chevaliers, plus le petit Basile qui avait obstinément refusé de quitter Renaud – étaient persuadés qu’il ne verrait pas le soleil se coucher et le chapelain s’apprêtait à dire les prières des agonisants.
Dans cet instant tragique entre tous, Basile jugea bon de donner son avis à celui qu’il considérait dorénavant comme son maître :
— Il va mourir, chuchota-t-il en désignant la forme longue gisant sur un lit de fortune encore vêtue de son haubert d’acier et de sa cotte de mailles fleurdelisée. Et nous on va être faits prisonniers. Tu ne crois pas qu’on devrait fuir ?
— Fuir ? gronda Renaud sans songer à employer la langue grecque. Un chevalier ne fuit jamais. Surtout en face de l’ennemi et devant son roi mourant.
Il avait parlé à voix basse pourtant Louis l’entendit et l’appela. Sa voix était faible et le jeune homme se jeta à genoux auprès de lui. À l’aspect de ce visage cireux, vidé par le mal de sa substance et dont la peau collait aux os de sa face, il eut de la peine à retenir ses larmes ce qui le fit renifler.
— Il est… trop tôt pour pleurer, murmura le Roi. J’espère… que Dieu me donnera encore… la force de traiter. Mais la Reine doit être prévenue. Va lui dire qu’elle doit… garder Damiette… par tous les moyens ! C’est notre unique gage. Alors écoute cet enfant… qui est plein de ressources… et fuis !
— Vous voulez que j’aille dire à la Reine…
— Oui… mais rien sur mon état ! Si mon heure est venue, elle le saura… toujours assez tôt ! Va ! Habillé comme un paysan, tu passeras.
— Le Roi sera obéi… et que Dieu nous le veuille garder !
Transformer Renaud en fellah ne fut guère difficile. La Parisienne se montra efficace. Grâce à elle, le chevalier dépouillé de ses mailles et du reste de son équipement à l’exception de ses braies vit sa chemise de forte toile se transformer en une tunique sans col ni lien assez semblable à ce que portaient les paysans, fendue sur les côtés, les manches tranchées à hauteur du coude. Elle n’était déjà plus très propre mais on la salit encore davantage avec de la poussière. Un autre morceau de toile composa une sorte de turban et, comme il ne s’était pas rasé depuis des jours, sa barbe lui cachait le bas du visage. Quand il fut prêt, chacun déclara que c’était parfait. Le chapelain qui lui avait sacrifié ses sandales ajouta même que c’était étonnant comme le port du turban le changeait :
— On jurerait que vous êtes sarrasin, mon fils !
— C’est vrai, souffla Louis qui suivait la scène des yeux. À présent, pars… et que Dieu soit avec toi !
La nuit venue, Renaud et Basile se perdirent dans la campagne pas trop loin du fleuve qu’il suffisait de suivre mais pas trop près non plus afin d’éviter les campements des Mameluks dont les feux s’échevelaient dans le vent du soir…
À Damiette, cependant, Marguerite voyait arriver son terme avec épouvante. Qu’adviendrait-il, lorsqu’elle serait aux prises avec les douleurs de l’enfantement, de cette troupe de femmes inquiètes, voire affolées – à la seule exception d’Hersende et d’Elvira – qui s’accrochaient à elle lui portant jour après jour le fardeau supplémentaire de leurs propres craintes ? Les rares nouvelles qui lui arrivaient étant de moins en moins rassurantes, elle-même vivait des jours d’angoisse et des nuits de cauchemar. Au point qu’un matin où elle sentait que l’enfant à venir serait bientôt là, elle fit sortir tout le monde de sa chambre ne gardant auprès d’elle que le vieux chevalier d’Escayrac.