— Il faut, dit-elle, que vous me fassiez promesse solennelle. Si les Sarrasins s’emparent de cette ville, vous me trancherez la tête avant qu’ils ne me prennent !
Il eut un haut-le-corps :
— La tête, Madame ? Un coup de dague ne suffirait-il pas ?
— On dit que les Sarrasins violent les femmes, même mortes parfois, mais on ne viole pas un cadavre décapité…
— Certes, certes ! Mais pour ce qui est de vous tuer, j’y pensais ! Alors, sur mon honneur, je jure devant Dieu qu’il en sera fait comme le veut la Reine !
Elle le remercia d’un pâle sourire et de quelques mots qu’elle ne put achever. Une vive douleur la traversa qu’elle reconnut immédiatement :
— Dame Hersende ! Appelez-la ! Et aussi mes femmes !
Mais le médecin accourait : elle n’était pas assez loin pour n’avoir pas entendu le cri arraché à Marguerite. L’instant suivant, elle poussait Escayrac dehors et commençait à orchestrer avec autorité le ballet rituel des préparatifs de l’accouchement. Marguerite fut, par elle, déshabillée, étendue sur son lit dont on avait ôté couvertures et drap, ne laissant que celui du dessous protégé par un autre drap plié en plusieurs épaisseurs… La chaleur étant déjà forte au-dehors, Hersende prit les dispositions afin que la chambre reste fraîche et installa Eudeline de Montfort au chevet de la Reine pour bassiner son front en sueur avec de l’eau de rose. Il ne restait plus qu’à attendre. La miresse espérait que l’enfant ne tarderait pas. C’était le sixième que Marguerite mettait au monde et le travail se faisait bien. C’est alors qu’arriva un ennemi inattendu : vers midi le ciel devint orange sombre et se chargea de poussière tandis que le khamsin, le vent de sable venu du désert, se mettait à souffler avec une force terrible, balayant la ville, les bateaux dans le port et courbant les palmiers comme de simples roseaux. Il fallut fermer toutes les issues pour empêcher le sable d’entrer, tirer autour du lit les grands voiles blancs dont les riches demeures des pays d’Orient se servaient contre les moustiques. Encore ne réussit-on pas à éviter qu’une fine couche de poussière ne se dépose sur toute chose. Ainsi calfeutrée et au milieu de femmes voilées comme des musulmanes, ce fut dans une atmosphère de fin du monde que Marguerite, au bout de six heures qui parurent durer six siècles, donna le jour à un petit garçon fort bien constitué. Comme par enchantement, le vent furieux se calma lorsqu’il poussa son premier cri et ces femmes perdues au cœur d’un pays inconnu dont elles avaient peur à présent virent là un signe de la protection divine et remercièrent Dieu aussi bien pour l’heureuse délivrance de la Reine que pour l’apaisement – au moins momentané ! – de leurs craintes.
— Comment allez-vous l’appeler, ma sœur ? demanda la petite comtesse d’Anjou accourue dès le commencement des douleurs.
Marguerite s’efforça de sourire au doux visage de Béatrix encore jauni par le sable, mais si elle était heureuse d’avoir un nouveau fils, elle redoutait de trembler pour lui comme elle tremblait pour son père :
— Mon cher époux souhaiterait, je pense, que nous lui donnions le nom de Jean, comme celui que nous avons perdu jadis, mais…
Son regard alla chercher le livre venu d’Angleterre dans lequel étaient les lais de Marie de France et elle soupira :
— … il naît dans un temps si triste et si douloureux pour nous toutes que je voudrais aussi l’appeler Tristan…
Après quoi, épuisée par les heures de souffrance qu’elle venait d’endurer, Marguerite s’endormit. En se fermant, ses paupières laissèrent couler une larme qui glissa le long de sa joue…
Elle était encore bien lasse quand un grand bruit éclata dans la ville et remontant du port vint battre les portes du palais. Ce fut le chevalier d’Escayrac qui surgit pour l’annoncer à la Reine. Ses femmes venaient d’achever sa toilette et lui avaient porté le nouveau-né qu’elle berçait doucement en caressant la petite mèche d’un blond presque blanc qui moussait sur sa tête :
— Madame la Reine, s’écria-t-il, ce qui arrive est affreux : ne voilà-t-il pas que les capitaines des navires veulent reprendre la mer en nous laissant ici !
— Ils veulent partir ? Alors que le Roi mon époux leur a confié la garde de Damiette et la sûreté des dames ? Que leur arrive-t-il ?
Escayrac baissa la tête, cherchant sans doute des mots pas trop cruels pour ce qu’il avait encore à dire. Marguerite s’impatienta :
— Eh bien, parlez ! Que se passe-t-il ?
Prenant son courage à deux mains, le vieux chevalier poussa un grand soupir et reprit :
— Ils disent qu’un cavalier mameluk est arrivé à bride abattue peu avant l’aube et leur a crié que s’ils voulaient sauver leurs vies ils pouvaient s’en aller parce que le roi de France a été pris… avec la totalité de son armée !
— Ce n’est pas possible ? Ce ne peut être possible !
Soudain aussi blanche que ses draps, Marguerite tendit le bébé à Hersende et se redressa contre ses oreillers :
— Ce ne peut être qu’un faux bruit ! Destiné à les éloigner afin de couper au Roi la retraite par la mer ! Comment ces gens peuvent-ils être assez bêtes pour croire une telle baliverne ?
— Ils le croient, Madame, fit Escayrac en détournant son regard plein de larmes. Et je suis bien près de le croire, moi aussi… Le cavalier infidèle brandissait une cotte d’armes bleue fleurdelisée d’or…
— Mon Dieu !
Marguerite croisa ses mains sur sa poitrine en les serrant très fort afin de maîtriser l’angoisse qu’elle sentait monter. Elle ne dit rien pendant un instant, respirant vite, cherchant visiblement à retrouver son calme. Et elle y parvint. Comme Escayrac lui demandait timidement ce qu’elle comptait faire, elle répondit d’une voix où pointait une bienfaisante colère :
— Allez me chercher ces gens ! Je veux les voir ici, devant moi. Tous et tout de suite !
Le vieil homme comprit qu’il était inutile de discuter et s’éclipsa pour faire ce qu’on lui ordonnait, cependant que la Reine se faisait habiller d’une longue dalmatique bleue brodée de lys d’or et poser sur ses cheveux nattés en une épaisse tresse brune un cercle d’or serti de perles et de saphirs. Vraiment royale ainsi parée, elle s’adossa de nouveau à ses oreillers sur le lit hâtivement refait. À peine un quart d’heure plus tard, Escayrac reparaissait et la chambre s’emplit d’hommes rudes, vêtus de cuir renforcé de plaques d’acier dont les yeux instables s’effarèrent devant le spectacle qui leur était offert. Ils s’attendaient à voir, au fond de son lit, une jeune accouchée tremblante mais, si lit il y avait en effet, cela ressemblait plutôt à un trône et celle qui l’occupait à ce qu’elle était : une reine ! Une grande femme vêtue de gris clair se tenait debout auprès d’elle, un enfant dans les bras. Avec eux entra une odeur de mer, d’épices et de corps mal lavés. Et ils se tinrent là devant elle, leurs bonnets entre les mains avec sur leurs figures différentes la même expression butée. Marguerite sentit qu’elle n’en aurait pas raison facilement.
— Eh bien, messeigneurs, commença-t-elle, on me dit que vous voulez partir et nous abandonner en oubliant la mission que vous a confiée le Roi mon noble époux qui vous a remis Damiette, sa population et la sûreté de notre personne ainsi que celle de nos dames et serviteurs. En vérité, j’ai peine à le croire !