Un capitaine pisan, nommé Gambacorti, sortit de la masse compacte. Marguerite le connaissait : c’était celui qui commandait la nef la Reine. Jusque-là elle le trouvait sympathique mais il ne restait plus grand-chose de cette impression.
— Il le faut bien pourtant, noble reine, dit-il. Nous n’avons plus rien à faire dans ce port sinon peut-être nous y faire tuer. Tout ce que nous pouvons proposer c’est de vous emmener avec nous, vous et les dames.
— Et pourquoi le feriez-vous ?
— Le Roi a été pris, avec son armée… Il était fort malade et c’est parce que ses gens l’ont cru mort qu’ils se sont rendus.
— Comment se fait-il que vous soyez si renseigné, messire Gambacorti, alors que moi, sa femme, je n’en ai pas connaissance ? On m’a parlé d’un messager mameluk. Pourquoi n’est-il pas venu ici ? Auriez-vous donc des entretiens secrets avec les Infidèles ?
— Point d’entretien, Madame ! Le cavalier a cloué une lettre au moyen d’une flèche sur le maître mât de mon navire. Je vous l’ai apportée. En outre, il a montré une cotte d’armes, celle du roi de France !
Il offrit le message annoncé, écrit en langue franque et que Marguerite déchiffra sans peine. Elle disait que Louis IX, quasi mourant, avait été pris et qu’on le rapportait à la Mansourah où il serait tenu captif jusqu’à ce que rançon soit payée… Ayant lu, elle releva la tête mais ferma à demi les yeux afin que l’autre ne puisse lire la douleur qui s’y inscrivait…
— Et voilà pourquoi vous voulez vous enfuir, désertant cette ville que l’on vous a confiée autant qu’à moi-même ? Alors, je vous le demande – et sa voix se fit singulièrement émouvante –, n’abandonnez pas Damiette ! Le Roi, mon époux, serait perdu et ceux qui sont pris avec lui le seraient aussi. Moi je ne peux rien, retenue dans ce lit où je viens de donner le jour à mon dernier fils que voici. N’aurez-vous pas pitié de lui ? Au moins jusqu’à ce que je sois relevée ?
— Madame et Reine, reprit le Pisan, nous ne sommes pas des monstres et ne voulons pas vous délaisser. Certes, nous pouvons demeurer jusqu’à vos relevailles mais alors nous allons mourir de faim. Nous n’avons plus rien.
— Si c’est seulement cela, apaisez-vous ! Je vais faire acheter tous les approvisionnements dont vos navires et vous-même avez besoin, mais vous êtes dès à présent, et à nouveau au service du Roi mon époux.
— En ce cas nous attendrons… mais pas jusqu’à ce que les Sarrasins prennent Damiette : aucun de nous ne souhaite être égorgé ou vendu comme esclave…
— Damiette ne sera rendue que contre la libération du Roi. Quand les traités auront été signés, vous pourrez partir et je partirai avec vous pour gagner Acre où je compte que vous me porterez.
— À Acre ? Mais pourquoi pas en France ?
— Parce que c’est là que nous sommes convenus, le Roi et moi, de nous rejoindre s’il me fallait quitter Damiette. Allez vaquer à présent ! Je vais donner les ordres de vous envoyer en conséquence ce qui vous manque.
Matés, les capitaines se retirèrent en silence et même sur la pointe des pieds tant les avait impressionnés cette belle jeune femme à la fois si royale et si faible. Hersende alla remettre le petit Jean-Tristan à sa nourrice, puis revint aider les chambrières à débarrasser Marguerite de ses atours de parade et à la remettre au lit. Celle-ci était si épuisée qu’elle se sentait au bord de l’évanouissement. La miresse lui administra un cordial afin qu’elle puisse donner ses instructions à son trésorier et à ses fourriers. Ils devaient faire le nécessaire pour que les capitaines fussent copieusement ravitaillés.
Demeurée à nouveau seule avec ses femmes, elle éclata en sanglots désespérés, persuadée qu’elle était de ne jamais revoir son époux, connaissant trop la fragilité de ses organes.
— Comment survivrait-il cette fois privé de soins, captif et entouré d’une nuée d’ennemis ? S’il n’est pas encore mort, il le sera bientôt !
— Ils ont de bons médecins, tenta Hersende, et leur intérêt n’est pas de le laisser mourir. Quand on peut obtenir une rançon… royale, on n’est pas assez bête pour ne pas donner toutes chances de rester en vie.
Mais Marguerite était sourde à quelque consolation que ce soit. Aussi Hersende jugea-t-elle préférable de la laisser pleurer. Elle avait encore à s’occuper des épouses de Charles d’Anjou et d’Alphonse de Poitiers qui en savaient encore moins que la Reine sur le sort de leurs époux. Béatrix surtout avait besoin d’aide. Ses nausées étaient revenues avec l’angoisse et refusaient de céder.
Si Louis et les siens étaient en effet prisonniers, c’était par la faute d’un « sergent nommé Marcel » qui était arrivé soudain au milieu de l’armée en clamant que le Roi était mort. Cela ôta tout courage à ses chevaliers, prêts cependant à se sacrifier pour lui et, se croyant abandonnés du ciel, ils se laissèrent capturer presque sans combattre. On les emmena à la Mansourah, où les blessés furent achevés, mais ils retrouvèrent le Roi. Louis, à moitié mort, allait vivre là un calvaire qu’avec le peu de forces demeurant en lui il réussit à subir avec douceur et dignité parce qu’il pensait ainsi s’approcher de celui du Christ.
Parqué d’abord avec les autres dans la cour d’un caravansérail il dut, soutenu par Ysambart, défiler devant Sahdjar ed-Door, l’astucieuse favorite du défunt sultan, et son nouvel amant l’émir Djennan el-Din ; puis, sous la garde d’un eunuque, on l’enchaîna, nu, dans la maison d’Ibrahim-ben-Lokman. « Il était si malade que les dents de sa bouche lui hochaient et mouvaient et sa chair était pâle et tachetée. Et avait flux de ventre tant grief et était si maigre que les os de son dos étaient aigus 33. » Si pitoyable qu’un vieux Sarrasin mit sur lui son surcot de vair.
En cet état, on venait le questionner sans arrêt, lui demandant de livrer les châteaux du Temple, de l’Hôpital ou même des barons de Syrie. Ce à quoi il ripostait avec une infinie patience qu’il n’en avait pas le pouvoir. On le menaça de la torture, de lui broyer les jambes. Et il rétorquait qu’étant leur prisonnier ils pouvaient faire de lui ce qu’ils voulaient…
Vaincu par tant de grandeur, Turan-Shah relâcha la pression. En fait il visait surtout la rançon qu’il espérait et se décida à le faire soigner. Il lui fit donner des vêtements dignes, lui rendit même son chapelain et son livre d’Heures. Et l’on reprit les discussions.
Le Sultan avait les dents longues, moins cependant que celles de son émir Baybars qui, affamé de pouvoir, le jugeait trop mou. Celui-ci fomenta une conspiration de concert avec les Mameluks dont il était le grand homme. Alors qu’il venait d’offrir un festin à ses émirs, Turan-Shah fut attaqué au sabre. Il para les premiers coups mais dut abandonner son arme parce qu’il avait eu plusieurs doigts tranchés. Il courut alors se réfugier dans une tour de bois laissée sur les bords du Nil. On y mit le feu. Il se jeta dans le fleuve mais ses assassins le poursuivirent, le criblèrent de flèches. Blessé, il demanda de l’aide au nom du Prophète, rappelant les bons Musulmans au respect des lois mais Baybars respirait avec délice l’odeur de son sang et, quand espérant une main secourable, il s’approcha d’une berge pour y remonter, il trouva le rebelle en personne qui trancha le bras tendu et rejeta le corps à l’eau où le malheureux Turan-Shah acheva de se vider. Une fois mort, son cadavre fut traîné sur la rive où on l’abandonna jusqu’à ce qu’un sévère conseil donné par l’ambassadeur du calife de Bagdad, Commandeur suprême de tous les Croyants, réussît à convaincre son bourreau de lui donner une sépulture digne de celui dont il descendait. Son trépas marquait la fin, en Égypte, de la dynastie fondée par Saladin.