Un moment la mort plana encore sur Louis IX et les autres prisonniers. L’un des massacreurs vint, les mains sanglantes, trouver le Roi en lui demandant ce qu’il comptait lui offrir pour avoir tué son ennemi, mais il rencontra un regard à la fois si calme et si déterminé qu’il n’insista pas et se retira en grognant une menace. Qui fut bien près de se réaliser mais, s’il était à moitié sauvage, Baybars n’était pas fou et le montant de la rançon sur lequel le défunt sultan et son royal captif s’étaient presque mis d’accord le fit réfléchir : quatre cent mille livres pour l’ensemble des otages et la reddition de Damiette pour le Roi. Il se décida de reprendre les négociations…
Pendant ce temps Renaud, quasi inconscient, luttait contre la mort dans une petite koubba à peu près en ruine, proche du Nil. Ce qui lui était arrivé constituait, dans ce pays, le plus banal des accidents. Pour ceux du moins que ne protégeait pas le cuir épais d’une botte ou l’acier trempé du gambison. Alors que, suivi de Basile, il n’était plus qu’à une demi-lieue de Damiette, il trouva sur son chemin un serpent mort dont il voulut, pour son jeune compagnon, écarter la dépouille du pied mais cette dépouille cachait une bête bien vivante. Sa spirale grise se détendit comme un ressort et le mordit à la cheville. Il poussa un cri bref, relayé par celui de Basile. Un réflexe lui fit arracher de sa chair le lien mortel pour l’envoyer dans le fleuve. Puis, il regarda sa jambe où deux piqûres bleues, bien nettes, laissaient couler un peu de sang… Ayant, dans le Gâtinais de son enfance, rencontré des vipères, il savait à peu près comment lutter contre le venin, mais soignait-on les morsures de cette race-là de la même façon ? Quoi qu’il en soit, il fallait qu’il fasse quelque chose, sinon…
Arrachant le lien de chanvre qui lui servait de ceinture, il fit du même coup tomber le poignard dissimulé sous sa tunique, s’assit sur le sentier, ligatura le membre blessé à la naissance du mollet puis, à l’aide du couteau, entailla sa peau en incisions profondes au-dessus et au-dessous des marques bleues. Enfin, il se contorsionnait pour amener les plaies à ses lèvres quand Basile que la peur avait pétrifié, l’arrêta :
— Attends ! Tu n’y arriveras pas et moi je sais faire ça !
— Je te le défends, si le poison…
— Je l’ai déjà fait. Un jour il est arrivé la même chose au fils de mon maître et il m’y a obligé…
Il savait en effet. Durant de longues minutes, il suça le sang, cracha, resuça, recracha, jusqu’à ce que la peau fût sèche.
— Espérons que c’est suffisant, soupira-t-il enfin. Pour le fils du maître ça a suffi, mais le serpent était plus petit…
— Il y a encore autre chose. Saurais-tu allumer du feu ? Avec des pierres ?
— Oui. Tu vas voir !
Il chercha trois pierres, un tronçon de bois rond qu’il coinça dedans et fit tourner entre ses mains sur une brassée de roseaux secs. Peu après une petite flamme se levait qu’il alimenta de son mieux tandis que Renaud qui sentait la tête lui tourner y chauffait la lame du poignard. Lorsqu’elle commença à rougir, il mit un fragment d’une grosse tige de roseau entre ses dents, mordit et appliqua le fer sur la plaie. La douleur fut si atroce qu’il perdit connaissance…
De cette inconscience il ne sortit que pour subir l’assaut d’une violente poussée de fièvre. Elle le retrancha de la réalité pour le plonger dans un univers de cauchemars où les horreurs de l’épidémie vécue sous la Mansourah rejoignaient la mort de ses parents adoptifs, de Robert d’Artois et de la figure agonisante du Roi ravagée par la dysenterie. À d’autres moments, il voyait les flammes d’un bûcher dans lesquelles se tordait une femme dont il voulait croire que c’était Flore, mais dont il découvrait avec épouvante que c’était Marguerite… Puis venaient des figures grimaçantes, des démons, des spectres fangeux qui soulevaient en lui dégoût et terreur, mais il était sans force pour leur échapper. Parfois, il y avait une rémission avec la sensation de s’abreuver à une source fraîche… Peu à peu, la sensation revint plus souvent en même temps que s’écartaient les flammes infernales auxquelles il se croyait condamné pour l’éternité.
Et puis un matin le cri d’un pélican le ramena à la surface du monde réel. Il ouvrit les yeux, se vit couché sur un lit de feuilles sèches contre un mur abrité par un toit aux trois quarts effondré. Se redressant, il rejeta la peau de chèvre dont une main inconnue l’avait recouvert. Il vit aussi qu’il était seul dans un petit bâtiment en ruine et que le soleil était déjà haut. Un moment il se sentit perdu, n’arrivant pas à comprendre comment il avait pu en venir là… Et brusquement la mémoire lui revint quand ses yeux se posèrent sur son pied dont la cheville était enveloppée d’une bande de tissu aux bouts si solidement noués qu’il n’arriva pas à les défaire… À ce moment, Basile entra portant un cruchon qu’il manqua de renverser en voyant Renaud assis.
— Tu es guéri ? s’écria-t-il avec dans sa voix un reste d’angoisse comme s’il n’arrivait pas à y croire. C’est bien vrai ?
— Il me semble… oui ! J’ai été très malade ?
— Oh oui ! Un moment on a bien cru que tu ne résisterais pas au venin du serpent.
— On ?… Cela veut dire quoi ? Tu n’étais pas seul ?
— Grâce au Seigneur, non ! Sans l’aide du berger, je n’aurais pas pu faire grand-chose. Il t’a entendu crier quand tu as brûlé ta cheville et il est venu voir. Je lui ai dit qu’on fuyait les Mameluks, que tu étais mon frère et il m’a aidé. On t’a porté ici où il vient quelquefois avec ses chèvres quand elles l’ont entraîné un peu loin de sa cabane. C’est leur lait qui t’a nourri depuis et j’en apportais pour la journée, mais je n’étais pas sûr de te retrouver encore vivant. Hier, Mourad – c’est le nom du berger – m’a dit que, si tu passais la nuit, tu aurais une chance de vivre. Et tu vis ! Si tu savais comme je suis content !
D’une main affectueuse Renaud ébouriffa la tête du gamin.
— Moi aussi ! Et je te remercie. Il y a longtemps que je suis là ?
— Un peu plus d’une semaine.
— Mon Dieu ! Et ma mission ?…
Il s’agita, voulut se lever, mais Basile l’en empêcha :
— Reste tranquille ! Il faut soigner ton pied !
— Au diable mon pied ! As-tu oublié ce qu’a dit le Roi ? Je devais prévenir la Reine, lui dire que Damiette…
— L’épouse de ton roi y est encore, fit une voix enrouée et Damiette est toujours à elle !
Le berger venait d’entrer. Étonnant assemblage de laine bourrue et de poils de chèvre auxquels se mélangeait une longue barbe grise, il avait dû être de haute taille mais l’âge le voûtait sur le grand bâton terminé par une sorte de crosse qu’il tenait à la main. Dans cette broussaille que rejoignaient d’épais sourcils, on avait quelque peine à distinguer la vivacité de deux yeux ronds, noirs et brillants comme de l’onyx, qui étaient, eux, d’une incroyable jeunesse. Plus incroyable encore, il employait avec aisance la langue franque. Devant la surprise de Renaud et aussi de Basile il se mit à rire :
— Eh oui, jeune homme, je suis venu de France moi aussi… il y a longtemps. C’était quand messire Jean de Brienne est devenu roi de Jérusalem et j’ai combattu ici sous Damiette. J’ai même été blessé mais une femme, une paysanne, m’a recueilli, soigné… et je suis resté avec elle. Il y a dix ans, la crue du fleuve l’a emportée… avec notre maison… Je l’ai pleurée car c’était une bonne femme mais je n’ai pas rebâti. Depuis je vis dans ce coin, avec mes chèvres… Tu vas mieux, on dirait ?