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Un énorme soupir mit fin à une confidence que Renaud ne commenta pas, évitant surtout de demander ce que la dame de Joinville, née Alix de Grandpré – dont son époux ne parlait jamais d’ailleurs ! – en pensait. Lui-même oublia vite l’incident quand une voix qu’il croyait perdue lui fit entendre :

— Eh bien, sire chevalier, toujours ébloui au point de ne voir personne quand la Reine est là ?

Il sut instantanément quel visage il allait découvrir en se retournant, tant l’insolente ironie du ton lui rappelait de souvenirs. Pourtant ce qu’il vit le surprit et, comme il n’avait pas assez l’usage du monde pour composer avec ses réactions, il lâcha :

— Par saint Georges ! On dirait que notre gentil petit laideron a bien changé !

Les yeux verts dont il ne se souvenait pas qu’ils fussent si longs parce qu’il ne les avait jamais vus qu’à demi clos, étincelèrent de colère :

— Vous en tout cas vous n’avez pas changé ! Toujours aussi rustre ! On peut dire que vous savez tourner un compliment !

Il se mit à rire, incroyablement heureux de revoir ce visage qu’il avait cru effacé définitivement de son environnement. C’était vrai qu’il avait changé mais pas au point de mériter d’être compté au nombre des beautés de la Cour : le long nez dont les narines sensibles semblaient humer quelque odeur était bien là, mais les traits incertains de la figure s’étaient modelés en finesse comme le teint qui, jadis brouillé, s’était éclairci jusqu’à la délicatesse d’un pétale de fleur sur lequel une abeille négligente ou trop pressée aurait laissé tomber des grains de pollen. Les taches de rousseur de Sancie ne s’étaient pas effacées, seulement à présent Renaud trouvait qu’elles allaient assez bien avec la somptueuse chevelure d’or rouge que le discret chapel rond en velours gris clair et le léger voile de mousseline contenaient si mal. Quant à la grande bouche si souvent moqueuse, elle était maintenant d’un bien joli rose et dessinait un arc agréable sur ses petites dents aussi blanches qu’avant. En résumé, si l’on ne pouvait dire que Sancie de Signes fût devenue belle, en revanche elle avait maintenant ce quelque chose qui force le regard et même le retient, ainsi que Renaud put s’en convaincre quand, lui tournant le dos, la jeune femme – elle ne devait guère avoir plus de dix-huit ans ! – le planta là pour suivre le couple royal qui s’éloignait. Le corps fin et nerveux suggéré par la coupe habile de la robe et porté sur de longues jambes était celui d’une fausse maigre, avec de charmantes rondeurs aux endroits où il fallait et qu’une gracieuse démarche mettait en valeur. Renaud qui n’avait pas tenu de femme dans ses bras depuis six mois se surprit même à l’imaginer avec une précision qui lui fit monter le sang à la tête. Il en fut tout confus, demanda mentalement pardon à Dieu et se promit, à la première occasion, d’offrir des excuses à la dame de… Comment s’appelait-elle déjà ? Il ne s’en souvenait plus, mais au fond cela n’avait guère d’importance puisque, pour lui, elle serait toujours Sancie de Signes…

Louis et Marguerite s’installèrent dans l’ancien palais près du port qui avait été celui de la reine Isabelle de Jérusalem et de son troisième époux, Henri de Champagne, puis du quatrième Henri de Lusignan 34. C’était en ce lieu aussi qu’elle avait vécu son unique nuit d’amour avec Thibaut de Courtenay. Nuit inoubliable dont le manuscrit du vieux solitaire avait révélé le secret à Renaud et qui avait donné le jour à sa mère Mélisende. Et ce fut avec une émotion profonde que le jeune homme découvrit les grandes salles fraîches, les cours intérieures fleuries de jasmin et de roses, les fenêtres ajourées, les dallages précieux où glissaient jadis dans un bruissement soyeux les traînes de samit, de cendal, de satin ou d’orfroi de sa ravissante aïeule. La ressemblance de Marguerite avec Isabelle rendait révocation hallucinante de vérité. Et Renaud se prit à rêver qu’une nuit, la chambre de la bien-aimée, qui avait été celle d’Isabelle, s’entrouvrirait pour le silencieux passage d’un amant et que cet amant ce serait lui… Ensuite, l’enchantement commencerait. Il était si sûr de savoir comment il l’aimerait…

Il avait observé, sur le port, les retrouvailles entre Marguerite et son époux. Elle, exquise, délicate et fine en dépit de ses maternités à répétition, avec ce clair visage que les épreuves subies n’avaient pas réussi à durcir. Et lui, ce quasi-ressuscité si grand, si maigre que son échine se voûtait déjà, cette figure marquée par la maladie mais aussi cet étrange regard bleu qui avait l’air de vous dépasser, de voir plus loin, plus haut, là où les hommes de chair et de sang n’accédaient pas. Il l’avait relevée pour l’embrasser quand elle avait plié le genou devant lui et puis ils étaient partis ensemble vers ce palais où se reconstruisait une intimité dont Renaud s’avouait qu’il avait de plus en plus de mal à supporter l’idée. En admettant qu’il en ait la force, Louis engrosserait une fois de plus sa femme entre deux oraisons puisqu’un saint en puissance ne saurait faire l’amour sans s’efforcer de procréer. Et Marguerite aurait à nouveau devant elle neuf mois de nausées, de malaises et d’amoindrissement de sa beauté alors que, dans cette ville blanche entre mer et collines bleues, vrai paradis après l’enfer égyptien, tout incitait à l’amour tel que le chantaient les poètes, l’accomplissement final ne devant intervenir qu’après un lent et délicieux cheminement dans un labyrinthe de caresses et d’émerveillements… Il y a des femmes auxquelles il faudrait rendre un culte, mais il y avait fort à craindre que Louis IX n’eût aucune idée de ce genre de dévotion…

Ce premier soir, il n’y eut pas de festivités tardives au palais ni en ville. Chacun était conscient de l’état dans lequel revenaient la plupart de ces chevaliers échappés des geôles égyptiennes, des affres de la maladie ou des deux. Le souper fut bref et le couple royal se retira de bonne heure. Les gens du sénéchal de Champagne avaient trouvé à celui-ci, près de l’église Saint-Michel et dans le voisinage d’un établissement d’étuves, une maison appartenant à la veuve d’un tisserand où il proposa à Renaud de s’installer avec lui. Il y avait assez de place pour deux et cela permettrait de partager les frais. Un détail important pour Joinville qui était assez près de ses sous sans gêner Courtenay puisque, depuis qu’il appartenait à la maison du Roi, c’était le trésorier qui prendrait en compte ses besoins.

La maison n’était pas sans charme. Ordonnée autour d’une cour carrée couverte de sable jaune et plantée d’un laurier rose à feuillage noir ainsi que d’une vigne, elle possédait quelques chambres, relativement petites, ouvrant seulement sur le patio qu’une grande toile rouge protégeait dans la journée des ardeurs du soleil. Mais cette nuit-là, Renaud n’avait pas sommeil et laissant Gilles Pernon et Basile s’occuper de leur installation à tous deux, il préféra ressortir pour respirer l’air de ce pays si longtemps attendu… et aussi pour échapper aux récriminations de son nouveau compagnon d’existence qui, en retrouvant la terre ferme, se découvrait plus malade que sur le bateau et semblait décidé à ne se satisfaire de rien…

Il descendit vers le rivage et, comme il l’avait fait à Aigues-Mortes, s’y promena longuement avant de s’asseoir contre une pile de bois pour contempler Acre que, d’où il était, il pouvait voir presque en son entier. Il se souvenait si bien de ce que son grand-père avait écrit sur le temps du grand siège de 1190-1191, quand la France de Philippe Auguste et l’Angleterre de Richard au cœur de lion menaient le combat pour s’emparer d’Acre avec la mer derrière eux tandis que l’armée de Saladin, barrant l’accès à l’intérieur du pays, les assiégeait eux-mêmes. À l’exception des minarets devenus clochers et des murailles reconstruites, Acre n’avait pas dû beaucoup changer. Depuis la hauteur de la citadelle et de l’église Saint-Jean sur lesquelles flottaient la bannière de l’Hôpital, la ville coulait, incroyablement blanche quand on savait combien les ruelles pouvaient être obscures, jusqu’à la pointe où s’enrochait la tour du fanal dont les feux guidaient les marins dans la nuit. Non loin d’elle, commandant l’activité du port, la puissante demeure fortifiée du Temple, la Voûte d’Acre sous l’étendard noir et blanc de ses chevaliers. Et puis, autour de la masse du palais des rois, les couvents, l’ensemble troué de cours et de jardins d’où s’élançaient le foisonnement d’un figuier ou la flèche noire d’un cyprès…