Il resta si longtemps qu’il ne se rendit pas compte que la nuit s’achevait. Une brise venant de la mer passa dans ses cheveux, enveloppa son corps et glissa sous la chemise largement ouverte comme la casaque de cuir qui la recouvrait. Le ciel pâlit, reflété par l’eau calme sur laquelle se balançaient doucement les coques des navires. Puis tout devint rose, tout s’éveilla. Le rivage se mit à grouiller tandis que les barques s’en allaient continuer le déchargement des bateaux. Avec un soupir Renaud se leva, s’étira : il était temps de se laver, de manger quelque chose…
En revenant vers la maison de la veuve, il passa devant l’église Saint-Michel. La cloche sonnait l’angélus et on se préparait à dire la première messe. Aussi Renaud remit-il à plus tard les soins du corps. Prier Dieu de l’aider à retrouver la Croix ensevelie dont il foulait à présent la terre lui semblait primordial. Il entra.
Plantées aux griffes de fer des piliers, les torches faisaient vivre les palmes, les fleurs sculptées dans la pierre des chapiteaux et réveillaient le chœur où un enfant allumait les grosses chandelles rouges. Elles se mirent à fumer en répandant une odeur de suint qui ne devait pas être tellement agréable au Seigneur. Heureusement, celle de l’encens au moment de l’Élévation la neutraliserait un peu.
Des femmes enveloppées des pieds à la tête comme des musulmanes entraient, se signaient, s’agenouillaient, priaient… L’une d’elles attira l’attention de Renaud par l’élégance discrète de ses vêtements foncés dont il était difficile de distinguer la couleur mais aucun voile, même épais, même sombre, ne pouvait éteindre le flamboiement des cheveux de Sancie…
Suivie d’une créature sans âge qu’en d’autres temps on eût qualifiée de duègne tant elle semblait revêche et méfiante avec son regard qui fouillait partout, elle vint s’agenouiller sur le coussin que la femme plaça sous ses genoux. Elle n’avait pas vu Renaud et il n’eut pas le temps de faire un mouvement vers elle. Précédé du tintement d’une clochette, un prêtre en chasuble verte arrivait à l’autel. La messe commença.
En dépit de ses bonnes résolutions, Renaud la suivit avec une extrême distraction. Son regard revenait sans cesse à la tête inclinée dont il ne pouvait voir le visage et, s’il réussit à prier, il n’en trouva pas moins le temps long. L’Ite missa est lui arracha un soupir de soulagement et il alla attendre dans le recoin du bénitier.
Quand Sancie s’approcha, il trempa sa main dans l’eau et la lui offrit, toute dégoulinante. Ce qui la fit tressaillir.
— Voulez-vous m’accorder la faveur de vous accompagner jusqu’au palais ? chuchota-t-il. Je voudrais vous parler.
La jeune femme fronça le sourcil, mais arrêta du geste l’élan de sa suivante qui se jetait déjà entre elle et l’intrus :
— Que pourriez-vous avoir à me dire, chevalier ?
— Sortons d’abord, s’il vous plaît !
— Si vous voulez.
Ils s’en allèrent dans l’air encore frais du matin qui très vite se réchaufferait – on était en mai – et pendant un petit moment cheminèrent sans mot dire, la « duègne » sur les talons. Sancie évitait de regarder son compagnon et faisait une affaire d’arranger autour de son visage les plis de son voile. En définitive, il était violet comme sa robe de soie épaisse.
— Eh bien ? dit-elle enfin. Vous voilà muet ? Ce que vous avez à dire ne doit pas être si important !
— Oh si ! Seulement je ne sais pas comment l’exprimer. C’est difficile, vous savez de demander excuse… pour l’inexcusable.
Elle eut un mouvement désinvolte qui ôtait toute importance à ce que pouvait dire le « rustre ».
— Oh, ce n’est que cela ?… Admettons, en ce cas, que vous vous sentez contrit, que je vous pardonne… et que vous pouvez passer votre chemin !
— Non. Un moment encore ! Ne vous en tenez pas à ma stupidité d’hier. Il faut que vous sachiez que vous revoir est pour moi une grande joie. C’est en vous apercevant sur le pont de la Reine en train de quitter Damiette que j’ai compris à quel point vous m’aviez manqué. Vous m’étiez amie autrefois ?
— Un autrefois pas assez éloigné pour qu’il soit effacé. Vous étiez alors entré au service du défunt monseigneur Robert, la « vieille » vous laissait en paix. Vous n’aviez donc plus besoin d’amie…
Renaud ne put s’empêcher de sourire. Par-delà les années, Sancie avait gardé au chaud sa rancune envers Blanche de Castille et l’insolente épithète lui venait encore spontanément.
— … Au surplus, ajouta-t-elle, ma mère venait de mourir et mon seigneur père me réclamait.
— J’ai su cette triste nouvelle et j’aurais aimé pouvoir vous apporter… un peu de réconfort, mais vous étiez partie sans un mot. Ensuite dame Hersende qui vous aime bien m’a dit que vous étiez mariée.
— J’étais mariée, en effet, mais suis veuve à présent. Il y aura bientôt un an que le baron de Valcroze, mon époux, a rejoint ses ancêtres dans la crypte de notre chapelle. C’était un homme bon et généreux. Je l’ai pleuré… et le pleure encore !
Elle parlait sans le regarder, son étrange profil qui n’était pas sans arrogance tendu vers les lointains de la rue. Et puis, brusquement, elle le tourna vers lui :
— Et naturellement, lança-t-elle, vous vous demandez pourquoi je suis ici au lieu de mener mon deuil dans notre château accroché à la montagne aux abords d’un torrent, comme il convient à une noble veuve ?
— Mais je…
— Vous allez le savoir ! Mon époux avait cinquante ans de plus que moi, mais il m’aimait… comme on devrait toujours aimer, avec le sincère désir d’apporter du bonheur. Il était le dernier de son nom et savait que, lorsqu’il retournerait vers Dieu, il me laisserait riche… et libre.
— Vous… vous n’avez pas d’enfants ?
— Si j’en avais je serais auprès d’eux et je vous ai dit qu’il voulait me laisser libre. Il savait mon attachement à ma chère marraine et c’est lui qui m’a conseillé de retourner près d’elle.
— Il vous a conseillé de vous lancer aux hasards d’une croisade ?
— Pourquoi pas ? C’est si belle route pour aller vers Dieu ! Plus passionnant, n’importe comment, que celle d’un moutier pour y égrener d’incessantes litanies sur fond de regrets ! Le château et les domaines qui m’appartiennent sont gérés, et bien gérés, par un mien parent qui est homme d’expérience. Rien ne s’opposait donc à ce que je fisse le pèlerinage qui me rendrait à Madame Marguerite...
— Autrement dit, vous êtes heureuse ?
Sancie n’hésita que le temps d’examiner la question et d’y trouver une réponse conforme à ce qu’elle pensait :
— Pas autant que je l’espérais parce que ma reine n’est pas heureuse.