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Il s’agissait de savoir ce qu’il convenait de faire dès que les prisonniers du Caire seraient libérés. Une lettre venue de France inquiétait fort le Roi : sa mère lui rappelait qu’elle était à présent âgée de soixante ans, que ses forces commençaient à faiblir et qu’il serait peut-être temps pour lui de rentrer dans un pays qu’un nouveau danger menaçait. Anglais celui-là ! Le gentil beau-frère, Henry III, époux d’une des sœurs de Provence, ne pouvait plus résister à la démangeaison de sauter sur la France en l’absence de Louis. Il rassemblait, à Portsmouth, une grande flotte d’invasion.

D’un autre côté, les barons syriens, les Ibelin, les Gibelet, les comtes de Tripoli et d’Antioche – même si leurs domaines étaient réduits de moitié sinon plus ! – suppliaient le Roi de rester : lui seul pouvait mettre assez d’ordre dans un pays, royaume sans roi ressemblant beaucoup à une république anarchique où chacun faisait ce qu’il voulait sans s’occuper des autres.

— Nous avons besoin que vous repreniez ce pays dans votre main royale, sire. Si vous partez, nous sommes perdus divisés comme nous voilà, le Sarrasin qui le sait n’attendra plus longtemps pour nous attaquer séparément et nous ne serons pas de force.

— Ils attaqueront seulement si nous ne sommes pas assez intelligents pour nous entendre avec eux, riposta Renaud de Vichiers. Les neveux et les petits-neveux de Saladin règnent toujours sur Alep, Mossoul, Damas et ils haïssent les Égyptiens autant que nous pouvons le faire nous-mêmes. Ils auront besoin de nous comme nous aurons besoin d’eux…

— Grand Maître, cria le Roi devenu rouge de colère, je croyais avoir fait entendre à Chypre que je ne voulais à aucun prix entendre parler de collusion avec les Infidèles ? Cela équivaudrait à leur laisser le pays, ce qu’à Dieu ne plaise ! Je sais que si je pars vous n’aurez rien de plus pressé que leur ouvrir les bras et vous livrer à ces longs palabres philosophiques dans leur langue dont vous appréciez tant l’œuvre écrite ! Je ne vous laisserai pas faire !

— Mais, sire mon frère, intervint Alphonse d’Anjou, songez à ces centaines de chevaliers et soldats que nous avons perdus ! Songez aussi à ceux qui en ont réchappé et qui n’aspirent plus qu’à rentrer chez eux pour mettre ordre à leurs affaires, sans doute, mais aussi à leur santé. Songez à notre mère !

— Notre mère est à elle seule le meilleur des rois, riposta Louis. Elle a déjà fait face à plus grave que les velléités de notre frère anglais…

— … Que d’ailleurs Sa Sainteté le Pape peut, à ma demande, se charger de remettre à la raison et de convaincre de rester chez lui s’il ne veut encourir l’anathème majeur pour oser attaquer un pays dont le roi est parti en croisade…, ajouta le Cardinal légat.

— Enfin, lança bravement Joinville qui essayait vainement depuis un moment de mettre son grain de sel, le Roi ne peut décevoir ce bon peuple qui nous accueille si bellement, si généreusement. Il ne comprendrait pas que celui en qui il a mis ses espoirs l’abandonne à son sort une fois la santé revenue et les prisonniers libérés…

— Et si vous vous mêliez de ce qui vous regarde ? gronda le Templier. Vous ne cessez de geindre et de vous plaindre et pourtant vous voulez rester là ! Il est vrai que le Roi cède à toutes vos demandes…

— Oh !

Commencée sur ce ton, la discussion faillit tourner à la bagarre quand Vichiers traita Joinville de « poulain avide », ce qui était un terme péjoratif appliqué aux Francs nés en Terre Sainte. Mais le Sénéchal avait de la repartie :

— Plutôt poulain que roussin fourbu comme vous ! lui jeta-t-il à la figure.

Les deux hommes allaient en venir aux épées quand le Roi s’interposa :

— En voilà assez ! Nous vous ordonnons de vous tenir en paix… de toute façon ! ajouta-t-il avec un coup d’œil significatif à Vichiers. Voilà ce que je décide : ceux qui veulent rentrer chez eux le peuvent. Nous qui sommes venus ici pour libérer les Lieux Saints et permettre aux bons pèlerins de prier en paix, allons rester le temps nécessaire à la réorganisation du royaume et la restauration de ses défenses, murailles ou citadelles. Il faut aussi reconstituer les barrières franques du Nord en réconciliant la principauté d’Antioche-Tripoli avec les royaumes arméniens de Cilicie…

— Vous n’en aurez pas le temps, sire ! ricana Vichiers. L’Islam possède des armes que vous ne connaissez pas : le Vieux de la Montagne lancera sur vous ses haschischins et vous mourrez ici sans avoir rien résolu. Peut-être après avoir perdu aussi le royaume ! Mais sans doute ne savez-vous pas ce qu’est le Vieux de la Montagne ? ajouta-t-il avec un sourire de dédain.

Effrayé, Eudes de Châteauroux, le Légat, voulut intervenir mais le Roi lui imposa silence. Il se leva et sa longue taille maigre en se déployant de toute sa hauteur lui fit dominer le Grand Maître d’une tête :

— Nous en savons plus que vous ne croyez, frère Renaud de Vichiers. Ainsi je sais que vous cherchez à m’induire en erreur avec votre menace des haschischins au service de l’Islam. Le Vieux de la Montagne est l’ennemi de l’Islam tel qu’on le pratique à Bagdad ou au Caire. Il m’a été donné d’étudier leurs doctrines respectives. Vous, en revanche, devez vous en garder, car la haine que vous vous portez mutuellement n’est pas près de s’éteindre… Si nous nous trompons, faites-le-nous savoir !

Furieux, le Grand Maître quitta la salle du Conseil avec Hugues de Jouy et ceux de ses frères qui l’accompagnaient. Louis IX les regarda partir avec un demi-sourire qui, bizarrement, durcissait son visage.

— Voilà qui est décidé, messeigneurs ! dit-il enfin en élevant la voix afin d’être bien compris de tous. Nous resterons ici remettre bon ordre, et rendre paix et sécurité aux routes pèlerines…

Renaud avait suivi l’algarade entre le Roi et le Grand Maître avec un plaisir où entrait une espérance. Après ce qui venait de se passer sa plainte contre Roncelin de Fos avait de meilleures chances d’être entendue. Il voulut suivre jusque dans ses appartements le Roi qui venait de clore la séance, mais il trouva devant lui Geoffroy de Sergines qui depuis le drame de la Mansourah veillait étroitement à la personne royale. Le baron lui refusa positivement l’entrée de l’appartement :

— Le Roi ne veut pas être dérangé !

— S’il est allé prier, je peux l’attendre à la porte de la chapelle ?

— Non, non, c’est impossible. Il n’est pas à la chapelle.

— Où, alors ? Je vous en prie, messire de Sergines, ce que j’ai à lui dire est vraiment important !

— Pour qui ? Le royaume… ou pour vous ?

— Les deux, peut-être. Je voudrais obtenir de lui permission de me rendre…

— Nulle part ! Personne ne doit quitter Acre ces jours-ci sous quelque prétexte que ce soit. En attendant l’arrivée d’un contingent promis par le prince de Morée, aucun des défenseurs éventuels de la ville ne peut s’en éloigner. Le Roi vient de décider de laisser partir ceux qui veulent rentrer en Occident, ce qui va se faire très vite. Et nous, nous risquons de manquer de bras. Dois-je vous rappeler que vous êtes écuyer du Roi ?

Devant le désarroi visible du jeune chevalier, Sergines eut un bon sourire :