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Nous continuâmes à plaisanter pour oublier ces quelques heures vécues dans l'écœurante promiscuité de la mort. Tu disais que l'homme qui se sent séducteur devient très adroit, comme ce diplomate aux chaussures vernies qui, en glissant son pied à travers les jambes des invités, avait poussé la toupie avec une habileté de footballeur. Je te racontais mon désir de tuer ce vendeur d'armes que j'avais accompagné à l'aéroport deux jours auparavant, mon regret aussi que cette solution radicale ne fût efficace que dans les films d'espionnage. En ramassant les livres que les soldats avaient jetés au sol pendant leur fouille, je m'approchai de la fenêtre, je revis leur camarade malchanceux étendu dans la rue et, dans l'ombre déjà envahissante du soir, ces deux silhouettes furtives qui, surgissant d'une ruelle, abordèrent le cadavre, attrapèrent son butin éparpillé dans la poussière et disparurent dans leur trou. Tu me rejoignis et, en apercevant le détail qui m'avait échappé, murmuras en souriant: «Regarde, notre album…»

C'était un grand album de photos que les détrousseurs du mort avaient négligé, emportant la lampe et les vêtements. Un album dont les clichés, savamment exécutés et disposés dans un ordre voulu, devaient confirmer l'identité sous laquelle nous vivions à ce moment-là: un couple de chercheurs canadiens qui dirigeaient une prospection géologique. Des photos de famille, de notre famille qui n'avait jamais existé, qui n'avait pour réalité que ces visages souriants de nos soi-disant proches et de nous-mêmes dans un décor de vacances ou de réunions familiales. Cette reconstitution avait été fabriquée bien sûr non pas à l'intention des pilleurs hâtifs, mais pour un examen par des professionnels qu'il nous était déjà arrivé de subir durant ces trois années. Glissé dans le coin poussiéreux d'un rayonnage, cet album, avec sa bonhomie de routine conjugale, était plus convaincant que la légende la mieux élaborée. À présent, il gisait près du cadavre du soldat, dans cette ville à moitié brûlée, et le plus étrange était d'imaginer un habitant qui le feuilletterait, un jour, croyant à une vraie histoire familiale, toujours touchante dans l'immuable répétition des sentiments, des étapes de la vie, de la croissance des enfants d'une photo à l'autre…

Plus tard, dans la nuit, je devinerais que ce passé photographié et jamais vécu éveillait en toi un souvenir de nous-mêmes, de notre vraie vie que nous remarquions si peu sous nos identités d'emprunt. Cette vie n'avait laissé aucune photo, aucune lettre, n'avait provoqué aucun aveu. Le faux album rappela soudainement qu'il y avait ces trois années de notre quotidienne complicité, un rapprochement insensible, un attachement auquel nous évitions de donner le nom de l'amour. Il y avait l'existence lointaine de notre pays, de cet empire fatigué dont nous reconnaissions, même à travers la nuit africaine, la masse qui aimantait nos pensées. Il y avait ses odeurs et ses fumées d'hiver au-dessus des villages, les neiges de ses bourgades muettes sous les tempêtes blanches, ses visages marqués par les guerres oubliées et les exils sans retour, son histoire où le tintamarre victorieux des cuivres se brisait souvent sur un sanglot, sur un silence rythmé par le piétinement d'une colonne de soldats après une bataille perdue. Il y avait, enfouies dans cette neige et ces routes boueuses, les années de notre enfance et de notre jeunesse, inséparables de la pulsation de joie et de douleur, de cet alliage vivant qu'on appelle la terre natale.

Ta parole vint comme un écho de cette lointaine présence:

«Il faudra, un jour, pouvoir dire la vérité…»

Je me sentis pris en flagrant délit d'avoir suivi tes pensées. Mais surtout obligé de témoigner de cette vérité surgie derrière les photos falsifiées d'un album de famille. Quelle vérité? Je revis le cadavre du soldat étendu sur le sol, ce jeune homme qui venait de nous confisquer quelques billets de banque au nom de la justice révolutionnaire. Je me souvins que la veille j'avais vu un blindé incendié et ce bras avec un bracelet de cuir au poignet, un bras pointant d'un chaos de métal et de chair mélangés. Le porteur du bracelet était l'ennemi du jeune révolutionnaire. Ils avaient à peu près le même âge, étaient nés peut-être dans deux villages voisins. Ceux qui se disaient révolutionnaires étaient appuyés par les Américains, ceux qui avaient été battus recevaient, jusqu'à la chute de la capitale, nos armes et l'aide de nos instructeurs. Les deux jeunes soldats ne se rendaient certainement pas compte de l'énormité des forces qui s'opposaient derrière leur dos…

Était-ce la vérité dont tu parlais? J'en doutais. Car pour être vrai, il fallait parler aussi de ce trafiquant d'armes qui, au même moment peut-être, était allongé entre les cuisses de sa jeune maîtresse, scrupuleusement attentif au plaisir qu'il avait si durement gagné. Il fallait décoder les deux messages que tu avais glissés dans ton éventaiclass="underline" l'information tardive et à présent inutile sur les combats, déjà terminés. Ces deux colonnes de chiffres qui auraient pu nous coûter la vie. D'ailleurs nous serions morts dans la peau de ces époux canadiens dont l'existence aurait été authentifiée par la souriante banalité d'un album de photos…

Tu te levas. Dans l'obscurité, je perçus comme une attente de réponse. Je me redressai à mon tour, prêt à avouer ma confusion: cette vérité que tu évoquais muait constamment en donnant naissance à des petites vérités troubles, fuyantes, tentaculaires. Le drame des massacres était souillé par mes bavardages avec le vendeur d'armes, à l'aéroport, par la vision de son corps replet collé à la nudité de sa maîtresse. Notre bras de fer avec les Américains s'enlisait dans la démagogie politique si souvent réécrite que nous en venions à soutenir un régime réputé conservateur tandis qu'ils misaient sur la victoire des révolutionnaires. Ces étiquettes ne disaient plus rien, la révolution signifiait l'accès aux puits de pétrole. Quant à notre vérité personnelle, elle se résumait à cette vingtaine de visages, jeunes et vieux, qui nous entouraient sur les pages d'un album de photos, nos chers proches que nous n'avions jamais connus…

J'allais te dire tout cela quand, grâce au reflet de l'incendie qui s'essoufflait dans la rue voisine, je vis ton geste. Debout devant la fenêtre, les bras levés, tu raccommodais la moustiquaire déchirée. On devinait l'aiguille hésitante qui remontait lentement, dans le noir, et refermait les pans du tissu poussiéreux. Je sentis, avec une joie toute neuve, que cet instant n'avait pas besoin de mots. Tu étais là, dans l'identité la plus fidèle à toi-même, dans cette vérité du silence qui suit l'échec de notre prétention à comprendre. Sous l'entassement des masques, des grimaces, des alibis dont se composait ma vie, un seul jour semblait répondre à ta vérité.

En hésitant, comme si je venais juste d'apprendre les mots prononcés, je me mis à te parler de l'enfant qui s'endormait au fond d'une forêt du Caucase.