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Je voyais le reflet de ton sourire dans le miroir devant lequel tu essuyais tes cheveux en inclinant la tête d'un côté puis de l'autre. Tu ne répondais pas, me souriais en rassemblant tes cheveux en arrière. Les coins de tes yeux s'étiraient vers les tempes et te donnaient l'air d'une femme d'Asie. Je me tus en comprenant soudain que l'impression d'une chute lumineuse n'était pas imaginaire. Cette intuition de clarté et d'espace qui nous éloignait du monde venait de ton visage, de ton regard, de cette enfilade de jours qui se perdait dans tes yeux mi-clos. «Même si tu étais morte, cela ne changerait rien pour nous…» Tu vins vers moi et restas un long moment le front contre mon épaule… Et la nuit, quand je me levai pour te relayer dans ta veille et te laisser dormir, tu me dis que tu n'avais pas sommeil. Tu te mis à me parler d'une journée d'hiver, d'une maison au bord d'un lac gelé. Il y avait dans cette maison une pendule à poids dont la chaîne avait été nouée, au milieu, par quelque mauvais plaisantin. Ce nœud obligeait ta mère à remonter souvent les poids, à veiller à ce qu'il ne bloquât pas les rouages. Et cette vague inquiétude domestique s'opposait dans ta tête d'enfant au calme qui régnait autour du lac, dans la forêt enneigée.

Je sortis juste avant le lever du jour, lorsque tu t'étais endormie. J'enlevai les corps des paons et les traînai, en contournant la clôture, vers les décombres d'une maison. En revenant sur mes pas, je dus m'incliner souvent pour ramasser les plumes qui, dans la clarté grise du matin, ponctuaient le chemin de leur chatoiement éteint.

Trois jours après, on pouvait déjà traverser la ville, en négociant, ici ou là, le droit de passer devant un péage composé de deux tonneaux rouillés et d'un bout de câble barrant la route. La guerre s'écartait de la capitale, reculait vers l'intérieur du pays. À un carrefour, sur un marché encore furtif, je pus acheter quelques légumes et une galette de blé. En rentrant, je te vis de loin, près de l'entrée qui donnait sur le jardin. C'est elle que nous empruntions désormais pour ne pas trop nous montrer dans la rue. Tu étais assise sur le seuil, les mains abandonnées entre les genoux, les paupières mi-closes. Près de la porte, l'eau dans le seau que tu venais d'apporter semblait violette comme le ciel du couchant. En me voyant au bout du jardin, tu agitas doucement la main et j'eus cette pensée à la fois claire et déroutante: «Voilà la femme que j'aime et qui m'attend à la porte de cette maison que nous quitterons bientôt pour toujours, dans ce pays où nous avons failli mourir, sous ce ciel qui est si beau ce soir.» Je répétai: «Une femme que j'aime» juste pour mesurer combien ce mot était pauvre. J'avais envie de te dire ce que tu étais pour moi. Ce qu'étaient ton silence et cette attente si calme sur le seuil d'une maison que nous ne reverrions jamais.

Tu te levas, entras, en emportant l'eau. Je ressentis très physiquement en toi les jours rêvés d'un passé totalement étranger à cette ville, à cette vie. Et même quand, plus tard dans la nuit, tu semblas te réduire à ce seul corps amoureux, cette étrangeté était encore là. Dans l'étreinte ma main enserra ton avant-bras et mes doigts retrouvèrent ces quatre entailles découpées dans la chair, marques d'une ancienne fusillade. Ces profondes rayures faisaient penser à l'empreinte qu'aurait creusée une large patte griffue en laissant échapper sa proie.

Il nous fallut traverser ce pays en voiture et le quitter par la mer. À une centaine de kilomètres de la capitale, de l'autre côté de la ligne incertaine du front, nous nous écartâmes de la route soulevée par les explosions. Les corps déchiquetés, les amas colorés de couvertures, de vêtements, les carcasses de chariots cernaient l'endroit miné. L'habitant qui nous accompagnait parla des mines «rusées», elles choisissaient qui tuer. «Quatre femmes ont marché dessus et n'ont rien eu. Et puis une femme avec un enfant est passée et les mines se sont réveillées…», disait-il en pointant le doigt vers l'endroit du carnage.

Nous savions que les détonateurs de ces mines, grâce à une astuce pneumatique, fonctionnaient seulement après plusieurs pressions, pour laisser le temps à une colonne de voitures d'entrer tout entière sur le champ miné. Une colonne de voitures ou une foule de femmes et d'enfants qui fuyaient leur village brûlé… Ces fameuses mines italiennes.

C'est peut-être ce jour-là, sur cette route éven-trée par les mines, que pour la première fois je pensai à la fin de la vie que nous menions depuis plusieurs années. En reprenant sa place dans la voiture, notre guide nous confia: «C'est les Russes qui nous ont trompés. D'abord ils nous ont promis le paradis, tous les peuples sont frères et tout ça, et puis nous avons vu qu'ils n'y croyaient pas eux-mêmes. Et maintenant qu'ils sont partis pour toujours, on se tue pour rien.»

Je te jetai un coup d'œil pour voir si, comme moi, tu avais relevé ce «pour toujours». Mais tu semblais ne pas écouter, le regard attaché à l'éclair bleu de la mer qui jaillissait à notre droite à chaque montée de la route. J'eus, à cet instant, l'impression de te trahir. Comme un soldat qui, apprenant la reddition imminente et l'armistice, quitte la position sans prévenir ceux qui se battent encore.

Cette involontaire trahison sembla ne pas avoir de conséquences. Il y eut de nouveau des villes qui se vidaient aux sons des premiers tirs comme sous le tambourinement des premières gouttes sur un toit en tôle ondulée (un jour, les Occidentaux se ruèrent vers les avions justement sous une averse en grosses gouttes chaudes et la peur des balles qui atteignaient déjà les abords de l'aéroport se confondit comiquement avec le désir de se protéger des trombes). Il y eut des bateaux qui manœuvraient pesamment dans des baies trop étroites et se dirigeaient vers le large avec une lenteur telle que nous croyions deviner la colère des passagers: du pont ils repoussaient de leurs regards la côte qui s'embrasait déjà. Nous y restions. Nous savions qu'après la fièvre des combats et des pillages, les vainqueurs auraient besoin de reconnaissance diplomatique, d'argent, d'armes. Dans ces moments, en quelques semaines, on pouvait obtenir un résultat qui, en temps normaux, exigeait des années de travail. La seule difficulté était de survivre.

Rien ne changea. Même cette impression qui nous poursuivait dans nos passages rapides de l'Europe à l'Afrique. Tout ce qui, au Nord, était mots, conciliabules feutrés, lentes approches d'une personne clef devenait, au Sud, cris de douleur, sifflement du feu, corps à corps haineux. Comme si une horrible traduction déréglée s'était installée entre ces deux continents.