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Et pourtant, c'est en Afrique qu'un jour il me sembla de nouveau te cacher ce que je discernais de plus en plus clairement: la fin.

Ils arrivèrent deux mois après l'arrêt des affrontements, pour se charger du réseau après notre départ. Leur jeunesse nous frappa, comme un rappel de nous-mêmes, plusieurs années auparavant, du temps de notre première rencontre à Berlin. Ce qui nous toucha aussi, c'est qu'en riant ils nous aient dit leurs vrais prénoms avec cette assonance amusante du féminin et du masculin: Youri et Youlia. Nous n'étions pas habitués à ce genre de confidences, notre vie se bornant à notre identité d'emprunt. Au moment de les quitter, tu avais l'air préoccupé, telle une mère soucieuse de ne rien oublier en laissant les enfants seuls… Ils devaient reprendre contact avec nous à Milan, trois mois plus tard. Ils ne vinrent pas. Nous passâmes quatre jours à les attendre. Le Centre parla d'une mission annulée. Chakh, que je réussis à joindre aux États-Unis, resta perplexe, comme un joueur d'échecs à qui l'on a subtilisé un pion et qui va, d'une minute à l'autre, découvrir la fraude. C'est lui qui nous transmit l'ordre de revenir en Afrique. Nous retrouvâmes notre maison sans aucune trace de départ forcé ou de perquisition. La tranquillité de ces pièces avait la sournoise vigilance d'un piège. Le Centre répondit par le même cafouillage qu'avant. Dans cette opacité se devinait non plus un simple échec, mais un affaissement plus vaste. Une fin. Je décidai de t'en parler, puis me ravisai. Par lâcheté sans doute. Je me sentis de nouveau dans la peau de ce soldat qui, dans la garnison la plus reculée d'un empire, apprend le premier la nouvelle de la défaite et se sauve sans prévenir les derniers combattants. Et puis, nous savions ce que la prison et les tortures pouvaient signifier dans ces pays en guerre. Surtout pour une femme. Youlia et Youri…

La reprise des combats effaça en nous ce remords. La ville fut bombardée, nous quittâmes la maison et passâmes une longue journée sans issue dans l'un des grands hôtels de la capitale, déserté par les Occidentaux, pillé, réaménagé pendant les mois de la trêve et de nouveau à l'abandon. Nous espérions encore pouvoir rester dans la ville… La chambre avait été faite il y a quelques jours et il était étrange de voir le lit aux draps tirés et pliés d'une main professionnelle, le petit carton «ne pas déranger» sur la porte, et de savoir que les murs du couloir, à plusieurs endroits, étaient éclaboussés de sang et que dans le hall, à l'étage en dessous, on avait torturé et violé les prisonniers. À présent, l'hôtel demeurait vide et par la fenêtre, au bout du couloir, on voyait la mer que dominait la masse grise et asymétrique d'un porte-avions américain. Son énormité, taillée eût-on dit dans un biceps bleuâtre, hypertrophié, semblait empêcher tout mouvement de vague sur une mer écrasée, étale.

Une partie des troupes qui défendaient la ville était repoussée vers la côte, les soldats prenaient position au rez-de-chaussée de l'hôtel, les futurs vainqueurs encerclaient le bâtiment, mitraillaient les fenêtres en attendant que la fumée chasse les assiégés sous les balles. Nous eûmes le temps de traverser le parc de l'hôtel, de longer son petit port de plaisance et d'atteindre le bord de l'eau. Nous savions qu'un bateau devait évacuer les derniers de nos instructeurs. Essoufflés, nous nous arrêtâmes au milieu de la petite plage où l'on voyait encore les rangées de chaises longues en plastique blanc. Et c'est à ce moment que le temps se brisa, s'affola – série de précipitations et d'immobilités. Le sable englua nos pas comme dans la course impossible d'un mauvais songe. La voiture militaire qui se détacha du bâtiment de l'hôtel grandissait rapidement, venant vers nous, et déjà les premières balles criblaient les coques des canots retournés sur le sable. Mon cri se coupa et n'eut aucun effet sur toi. Tu restas debout, la main levée dans un signe de salut qui me parut absurde. Le chargeur glissait dans ma main comme un bout de savon humide. En tirant, je crus viser la gueule renfrognée de la voiture – ce rictus de la grille du moteur et les yeux éteints des phares…

Dans l'hébétement de la peur, j'aperçus son ombre avant de pouvoir entendre le bruit. Il cacha pour une seconde le soleil au-dessus de mon refuge derrière les canots. Je levai la tête. Sa silhouette était très facile à reconnaître: un Mi-24, cet hélicoptère de combat que l'empire utilisait sur tous les continents. Je distinguai le mouvement de ses deux canons – et presque immédiatement, à l'endroit de la voiture qui n'était plus qu'à quelques dizaines de mètres, cette boule de feu de l'explosion… L'appareil se posa, en nous couvrant d'un tourbillon de sable, en arrachant les parasols de chaume autour de la piscine de l'hôtel. Sa lourdeur d'acier jurait avec ce petit paradis tropical pour touristes. En montant, je vis sur son fuselage des traces d'impacts, certaines camouflées par une couche de peinture gris-vert, d'autres, récentes, d'un éclat de métal nu. Le souffle de l'envol rejeta les parasols, une bâche bleue près de la piscine et repoussa rapidement, derrière le hublot, la Plage, la mer, le bâtiment de l'hôtel déjà envahi de fumée. J'essayai de ne pas penser à ceux qui s'y battaient encore, encerclés…

Sur le pont du bateau où nous nous posâmes, c'est le drapeau rouge de l'empire qui frappa notre vue. Et aussi la teinte fatiguée qui recouvrait les contours d'acier. En se dirigeant vers le large, le navire fut obligé de traverser cette mer intérieure qu'avait découpée dans l'infini de l'océan la présence du porte-avions américain. Les frégates d'escorte délimitaient cette étendue très vaste mais fermée. Nous avancions lentement, comme à tâtons, dans une lumière pourtant éclatante. Le porte-avions grandissait à notre gauche, nous dominait, nous aplatissait sur la surface de l'eau. Il semblait nous ignorer. Un avion décolla, nous forçant à nous boucher les oreilles, un autre apponta en maîtrisant en quelques secondes sa terrible énergie. Les navires d'escorte indiquaient, par leur seule position, le ténu pointillé de la direction qui nous était autorisée.

«On se croirait sur le Potemkine, en face de l'escadre gouvernementale», dis-tu, les yeux rieurs dans un visage taché de noir.

C'était peut-être la dernière fois de notre vie que je te voyais sourire.

Je revis Chakh, un mois après, dans une grande ville allemande où tout était prêt pour les fêtes de Noël. Il me confia des documents que j'allais transmettre à un agent de liaison, plaisanta sur le changement de climat que je devais constater et sur le sérieux très allemand avec lequel on préparait les fêtes. Je devinais ce qu'un homme de son âge pouvait ressentir au milieu de l'animation festive de cette ville, dans ce pays où, jeune, il avait fait la guerre. Il se tut, plongé dans ce passé, puis revenant vers le souvenir qui primait sur tout, reparla des Rosen-berg. Je remarquais maintenant que les lignes de son visage étaient devenues plus anguleuses et que ses épaules restaient légèrement soulevées comme par une discipline corporelle qu'on s'impose. En l'écoutant, je ne me disais pas: «Il radote…», mais plutôt: «C'est une tout autre génération! Celle qui ne voit pas ou ne veut pas voir que nous avons changé d'époque.» Le plus étonnant était que, malgré moi, je te voyais dans cette même génération, bien que Chakh ait pu être ton père. L'âge n'y était pour rien. C'était la génération qui… Je le compris soudain avec une clarté parfaite: une génération qui ne croyait pas à la fin. À la fin de l'empire, à la fin de son histoire, à l'oubli de cette histoire, des hommes de cette histoire. «Quand ils ont été exécutés, disait Chakh, je me suis fait un serment naïf, j'étais nai'f comme tous ceux qui croient, oui, le serment de lutter jusqu'à ce qu'on leur érige un monument, un vrai, un grand, en plein centre de New York. Mais on ne l'a pas fait, même à Moscou… »