«Les voilà les nouveaux maîtres du pays!» lançai-je enfin en me retournant sur leur foule qui rentrait au restaurant. Tu te taisais. Nous longions une allée en contrebas des murs de l'enceinte, des tours surmontées par les cristaux troubles des étoiles rouges. Devant ton silence, j'eus envie de te provoquer, de t'obliger à répondre, de t'arracher à ton calme. «Les maîtres changent, mais les domestiques restent. Combien d'années avons-nous passées à renifler comme des chiens dans toutes ces petites guerres pourries et tout ça pour la plus grande gloire d'une douzaine de vieux gâteux barricadés derrière ce mur! Et à présent, tu es prête à refaire le même boulot pour tous ces bouffeurs de fric et leurs putes boudinées en haute couture!» Je m'arrêtai tourné vers toi, attendant la réponse. Mais tu continuais à marcher, le regard légèrement baissé vers les traces qui nous avaient précédés et que la neige effaçait patiemment. Bientôt une dizaine de pas nous séparaient, puis une vingtaine, de sorte que tu m'apparus toute seule au milieu de ces arbres aux branches enneigées, très lointaine, et parfaitement libre vis-à-vis de la vie que je venais de railler. Une seconde avant, piqué par ton air absent, j'étais sur le point de tourner le dos et de partir. Maintenant qu'à chaque pas tu devenais de plus en plus étrangère, je te sentis en moi avec une violence qui me fit mal aux yeux. Tu t'en allais et je devinais la tiédeur de ta respiration dans l'air nocturne, la fraîcheur de tes doigts dans tes gants, les battements de ton cœur sous ton manteau. Tu te retournas. Tu étais déjà si loin que je ne discernais plus si tu souriais ou me regardais avec tristesse. J'allai vers toi avec le sentiment de te retrouver après une très longue séparation, au bout d'une marche infinie.
Par une coïncidence absurde, les fêtards du banquet moscovite nous rattrapèrent dans un restaurant parisien. Ce n'étaient pas bien sûr les mêmes, mais leur richesse avait la même origine, leurs visages la même mimique… Nous cherchions un endroit calme et cette salle à moitié vide l'était. Une demi-heure après, ils débarquaient et s'installaient à une longue table qui avait été réservée. Piégés, nous restions à les écouter. Je n'avais plus à te parler ni des «nouveaux maîtres», ni des années dépensées pour rien, ni de la fin. Tu comprenais ce que je pouvais penser en observant ces bouches pleines d'où sortaient des esclaffements gras, ces dos monolithiques, ces doigts bossués de bagues. J'imaginais tes réponses. Plus tard, dans un petit café où nous allâmes pour les fuir, tu parlerais très calmement de cette époque qui nous avait vus naître et qui allait prendre fin.
«Il y a dix ans ou plus peut-être je pensais exactement comme toi: toutes ces guerres pour replâtrer une doctrine fissurée? Tous ces efforts pour faire plaisir aux gérontes du Kremlin? Un jour, n'en pouvant plus, je l'ai dit à Chakh. Comme toi: pour la gloire de quelle cause? Vers quels abîmes ensoleillés? Il m'a écoutée et… il a parlé de Sorge. J'étais folle de rage. Je me disais: ça y est, il va me faire un cours de propagande: "Richard Sorge, le héros de notre temps, le superman de notre renseignement qui a communiqué la date de l'invasion hitlérienne, a été trahi par les bureaucrates de Moscou", etc., etc. Vieille histoire. Mais Chakh m'a raconté juste la dernière minute de Sorge. Je savais seulement, comme tout le monde, que les Japonais l'avaient exécuté en 44, après trois années de détention, c'est tout. Or, dans cette dernière minute, monté sur l'échafaud, Sorge lança d'une voix forte et calme: "Vive l'Armée rouge! Vive l'Internationale communiste! Vive le parti communiste soviétique!" Tout à fait démodé, n'est-ce pas? Grotesque? Je l'ai dit à Chakh, en termes plus nuancés, il est vrai. Et lui m'a encore une fois étonnée. "Tu crois, m'a-t-il dit, que Sorge ne savait pas ce que valaient Staline et sa clique? Si, et comment! Mais c'est en mourant ainsi qu'il a montré ce que ces salauds valaient."»
Je sentais que cet homme sur l'échafaud était ton dernier argument. Je n'essayai pas de relativiser sa parole de condamné. Une minute avant la mort, elle avait droit à l'absolu. Je te regardais parler et notais douloureusement toutes les marques que le sourire ne parvenait plus à effacer: cette coulée argentée qui s'élargissait dans tes cheveux, cette veine qui imprimait dans la tempe un fin tracé bleu… Tu interrompis ce regard, sans doute trop insistant, en tirant de ton sac un journaclass="underline" «Lis ça…»
C'était une étroite colonne qui annonçait la mort d'un certain Grinberg, opposant soviétique, qui avait passé plusieurs années dans les camps, avait été expulsé en Occident, avait animé une station de radio dissidente. Le journaliste précisait que Grinberg était mort à Munich dans un minuscule appartement, oublié de tous, avec sur sa table de nuit un fatras de feuilles: ses écrits, qui n'intéressaient plus personne, des factures qu'il ne pouvait plus régler, des lettres…
«Tu devines de qui il s'agit?»
Je mis quelques secondes à fouiller dans mes souvenirs, entre la Russie et l'Occident. Grinberg… Non, ce nom ne me disait rien. «L'homme qui a lancé la toupie, dans cette galerie d'art à Berlin, tu te rappelles? Il y a… presque dix ans. Tu vois, lui aussi a perdu sa bataille.»
Nous restâmes un moment sans parler. Puis tu te levas et, en abandonnant le journal sur la table voisine, tu murmuras:
«Je ne vais pas jouer les bohémiennes et prédire ton destin, mais si tu ne veux pas servir les "nouveaux maîtres", il est temps pour toi de partir. Oui, partir, te retirer du jeu, te faire oublier, disparaître. Après tout, ce ne sera qu'un changement d'identité de plus.»
La nuit, tu pleurerais en te retenant, en essayant de ne pas me réveiller. Je ne dormais pas mais restais immobile, sachant que dans tes pensées, et dans ces larmes, je vivais déjà sous cette autre identité, dans cette lointaine vie sans toi.
J'avais usé trop de vies pour considérer celle que je commençais sans toi, en Occident, comme un arrachement au passé. Du reste, cet Occident nous était trop familier pour prétendre au nom grave et dur d'exil. Tu avais raison, ce n'était, du moins les premiers temps, qu'une identité de plus. Et je savais déjà que pour mieux l'adopter, pour s'adapter plus rapidement à un pays il fallait imiter. L'intégration ne signifie, au fond, rien d'autre que l'imitation. Certains la réussissent si bien qu'ils finissent par exprimer le caractère du pays mieux que les autochtones, justement à la manière de ces comédiens imitateurs qui flanquent tel ou tel homme connu d'une copie plus vraie que nature, condensé de tous ses tics gestuels, concentré de ses petites manies verbales… Pourtant, c'est au moment de réussir qu'un étranger découvre le but inavoué de ce jeu d'imitation: se faire pareil pour rester autre, vivre comme on vit ici pour protéger son lointain ailleurs, imiter jusqu'au dédoublement et, en laissant son double parler, gesticuler, rire à sa place, s'enfuir, en pensée, vers ceux qu'on n'aurait jamais dû quitter.