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On se battait déjà dans l'escalier, derrière la porte du restaurant. Dans les cris se faisait entendre l'acharnement hystérique de ceux qui sont sûrs d'avoir gagné. Les rafales étaient plus courtes, celles qui achèvent. On ne luttait plus, on traquait, on débusquait, on achevait. La fumée sentait maintenant la vapeur d'eau déversée sur les flammes. Derrière la vitre, la nuit tombait en incitant les soldats à en découdre au plus vite, avant l'obscurité.

Pour quelques instants, notre fatigue, notre absence nous rendirent invisibles. Les soldats s'engouffrèrent dans la salle, en mitraillant les recoins où stagnaient l'ombre et la fumée, transformant la cuisine en une longue cascade de débris de verre. Nous restions pourtant devant eux, près de la fenêtre brisée, là où l'on pouvait respirer. Debout, l'un contre l'autre. Tout s'était réduit pour nous à cette étreinte, à quelques mots devinés à travers la fusillade, dans le mouvement des lèvres…

Une seconde après, ils découvrirent notre présence. Le canon d'une mitraillette se mit à me pousser dans le dos, une crosse nous frappa aux épaules, comme pour nous séparer. Puis ils reculèrent, en marquant la distance nécessaire à l'exécution et qui leur évitait de se faire asperger de sang… Après trois jours de siège et des nuits sans sommeil, le monde au-delà de nos corps était flou, invertébré. La pensée s'enlisait en essayant de saisir dans cette mollesse la dureté de la mort et, sans s'effrayer, retombait dans la somnolence. L'unique éclat de lucidité fut le bras de ce soldat que je vis de biais en décollant un instant mon visage du tien: il portait un fin bracelet de cuir au poignet. «Celui-ci ne tirera pas, pensai-je avec une assurance irraisonnée, non, il ne tirera pas sur nous.»

Comme nous, ils remarquèrent ce glissement sous leurs pieds. Depuis un certain temps déjà, le courant était revenu et le restaurant tournait. Sa baie vitrée encadra l'incendie dans le port, et un moment plus tard, le minaret et les toits de la vieille ville. Le magnétophone reprenait la même coulée de notes fatiguées. Son souffle rythmé nous isola davantage. Nous étions seuls et restions, encore pour quelque temps, dans cette vie, mais déjà comme à l'écart de nos deux corps enlacés que les soldats rudoyaient en hurlant. Ils avaient besoin de deux condamnés ordinaires, de deux corps dressés le visage contre le mur. Notre étreinte les gênait. Nous étions pour eux un couple de danseurs sur un minuscule îlot tracé par la lumière couleur de thé, par la table avec un bouquet de fleurs en tissu, par le souffle du saxophoniste… L'ondulation cuivrée de la musique se cabra soudain dans un envol vertigineux, en devenant à la fois rire, cri, sanglot, et celui qui l'aurait suivie dans sa folie n'aurait pu que tomber mort de cet à-pic vibrant. Le bruit d'un chargeur enclenché claqua. Tu levas les yeux vers moi, des yeux très calmes et me dis: «À demain.»

Sa voix perça à travers le braillement des soldats, car elle était méprisante et très sûre d'elle. Plus tard, tu parlerais d'extraterrestre. Ma première impression fut exactement celle-là: un cosmonaute capturé par les habitants d'une planète. C'était un G.I. qui, escorté par les Africains, pénétrait dans la salle du restaurant. Son équipement dépassait même ce qu'on voyait dans les films sur les guerres intergalactiques. Un casque avec un micro incorporé et une visière transparente, un gilet pare-éclats, un ceinturon qui ressemblait à une ceinture de chasteté car il descendait, en avant, pour protéger les parties génitales, d'épaisses jambières capitonnées qui recouvraient les genoux, des gants avec les doigts annelés, mais surtout un nombre infini de petits ballons, capsules, flacons accrochés à son brêlage ou enfoncés dans les innombrables poches de sa veste. Il y avait sans doute tous les antidotes et tous les sérums possibles, toutes les torches, toutes les pompes filtrantes… Il s'élevait à une tête au-dessus des autochtones qui respectueusement l'entouraient et le regardaient parler. Devant notre perplexité, ils se mirent à crier tous ensemble pour nous extorquer la réponse. Cette fois, c'est leur vacarme qui nous empêcha de comprendre. Je m'entendis m'exclamer alors, encore étranger à moi-même:

«Mais faites d'abord taire vos gardes du corps! »

Je te vis sourire, me rendis compte de la comique absurdité de l'expression, ris aussi. Ce bodyguards m'avait échappé.

Plus tard, il nous arrivait souvent d'imaginer cette nouveauté militaire: l'intrépide guerrier américain flanqué d'une dizaine de gardes du corps, nouvelle méthode pour faire la guerre. C'est vrai qu'ils étaient terrorisés à l'idée d'avoir des cercueils à envoyer en Amérique, surtout au moment de leurs élections présidentielles.

Ces longs souterrains de notre passé débouchaient souvent sur la souriante banalité du présent et, ce jour-là, sur cette salle de réception, sur cette femme qui ne parvenait pas à décoller un minuscule gâteau, ce petit-four surmonté d'une gouttelette de crème, dans un plateau que lui tendait le serveur. Tout en torturant le gâteau collé aux autres, elle continuait à me parler et sa voix déjà nivelée par l'insignifiance de l'échange mondain devenait parfaitement machinale: «C'était très émouvant… Et surtout tellement bien documenté… Toutes ces séquences d'archives… «J'émergeai du passé non pas grâce à ces paroles, mais à cause du verre qui, dans sa main gauche, s'inclinait et risquait de déverser son contenu. Je retins sa main. Elle me sourit, en réussissant enfin à détacher le gâteau. «Et puis, il y a un véritable message dans ce qu'il dit… C'est très, très fort!» Sa bouche s'arrondissait sur les mots, sa langue surgissait délicatement, enlevait une miette de gâteau. Je finis par me rendre compte que j'étais là, dans cette salle, à côté de cette femme qui louait un film qu'on venait de projeter en avant-première. Dans le souterrain de mes souvenirs, je voyais encore ce soldat qui venait de tomber et que nous étions en train de recouvrir d'une nappe, je sentais encore l'odeur de cette ville africaine en feu, et plus au fond des galeries, dans les années plus lointaines, se dessinaient d'autres villes, d'autres visages figés par la mort… La femme semblait attendre ma réponse. J'approuvai son avis, répétant, en écho, ses dernières paroles. Il fallait revenir dans le présent.

Pour reprendre pied dans ce présent parisien, il suffisait d'identifier, sous leur nouveau déguisement, les vieilles connaissances. Cette femme blonde qui me parlait du film était toujours la même blonde, je l'avais rencontrée cent fois dans ces assemblées où j'espérais retrouver tes traces. Depuis la dernière rencontre, elle avait juste rajeuni d'une dizaine d'années, changé la couleur de ses yeux et l'ovale de son visage, rallongé son nez, changé de nom et de métier. C'était une autre personne, bien sûr, mais toujours parfaitement moulée dans ce type féminin doré, souriant et d'un vide presque agréable. Un peu plus loin, dans une courtoise bousculade autour des tables, j'aperçus l'ancien ambassadeur, cet homme massif et grisonnant qui, cette fois, était ancien ministre, exhibait moins de cheveux et avait adopté une voix plus nasale mais toujours ironique. En maniant très adroitement une pince, il servait sa femme qui approchait son assiette. Et il plaisantait, et les personnes qui l'entouraient souriaient tout en s'évertuant à glisser leurs fourchettes à travers le chassé-croisé des bras et à obtenir leur tranche de gâteau ou leur portion de salade.

Je retrouvai aussi le jeune homme de cinquante ans, l'intellectuel qui connaissait la vérité. Il était à présent plus âgé qu'il y a deux semaines et avait choisi au lieu des boucles noires de la dernière fois cette coiffure lisse, cendrée, mais ce qu'il disait aurait pu être dit, mot pour mot, par son double qui avait parlé du «pays fantôme». Il avait déjà rempli son assiette et conversait maintenant avec un homme très corpulent, portant une natte et vêtu de noir, l'auteur du film qu'on venait de projeter. Assis dans un petit cercle d'invités, ils formaient, involontairement, un couple de variétés, le maigre et le gros, et leurs propos correspondaient à cette différence physique: le maigre, l'intellectuel, modulait et développait les propos savamment frustes, «venant des tripes», du gros. Et le gros, l'artiste, commençait ses phrases par un «moi, l'histoire officielle, je m'en fous» et il se mettait à expliquer que «les archives, il faut les bouffer crues». C'est la parole d'une femme qui m'attira vers leur cercle. Grande, osseuse, au profil masculin (je me souvins de la journaliste littéraire qui avait joué ce type parisien, la dernière fois), elle était, ce soir-là, fonctionnaire de la Culture. «Vous devriez montrer votre film à Moscou, il faut qu'ils sachent aussi cette réalité…», dit-elle au cinéaste avec l'autorité de celui qui subventionne.