À Moscou… Je m'étais habitué à intercepter ces rappels russes. Mais plus décisive encore que ce réflexe fut l'envie de voir le visage de celui qui avait pu faire ce film. De ma place, je ne voyais que son dos très large et la natte qui descendait sur sa chemise de soie noire Je m'approchai d'eux.
… Le film s'appelait Le prix du retard. En noir et blanc car il s'agissait surtout d'archives de la Seconde Guerre mondiale. Durant les premières minutes, on voyait des soldats soviétiques qui mangeaient, allaient et venaient, riaient, restaient assis en fumant, dansaient au son d'un bandonéon, s'ébrouaient dans une rivière. Puis Staline surgissait, tirant sur sa pipe, l'air à la fois souriant et retors, et la voix off, sur un ton de verdict, annonçait que cet homme était coupable de… (la voix faisait ici une pause)… de lenteur. L'avancée de ses armées était beaucoup moins rapide qu'elle aurait pu et aurait dû être. Résultat: des milliers et des milliers de morts dans les camps, qui auraient pu être libérés plus tôt par cette armée à l'allure de tortue. Les archives enchaînaient sur les amas de corps, les lignes de barbelés, les bâtisses trapues dont les cheminées crachaient leur fumée noire. Et sans transition, on voyait de nouveau des soldats aux larges visages rieurs, un gros plan sur un fumeur qui exhalait de jolis cercles blancs dans l'air, l'autre soldat qui, la chapka rabattue sur les yeux, dormait sous un arbre. Et quelques images plus loin, on revoyait des squelettes vivants dans leurs pyjamas à rayures, des yeux dilatés de souffrance, des corps nus, décharnés et qui ne ressemblaient plus aux humains. La voix off se mettait à additionner les chiffres: le retard accumulé par ces soldats oisifs, le nombre des victimes qui auraient pu être sauvées… Il y avait dans ce film quelques trouvailles techniques. À un moment, l'écran s'était divisé en deux. Dans la moitié droite, la séquence défilait au ralenti, en fixant les soldats qui se déplaçaient d'un pas somnambulique. Et la moitié gauche, à une cadence accélérée, montrait les cadavres à rayures dont on remplissait rapidement un charnier. Dans la séquence finale, ces deux réalités juxtaposées pâlissaient et l'on voyait, par transparence, les blindés et les soldats américains qui s'engouffraient, en libérateurs, dans le portail d'un camp…
Je n'aurais pas dû intervenir. D'autant que je savais à quel point c'était inutile. Ou bien au moins aurais-je dû le faire autrement. Je parlai de ce front étendu à des milliers de kilomètres entre la Baltique et la mer Noire, de ces offensives en marche forcée que Staline lançait pour sauver les troupes américaines battues dans les Ardennes, du nombre bêtement arithmétique des soldats qui devaient mourir par milliers chaque jour, pour déplacer la ligne de ce front de quelques kilomètres vers l'ouest…
Le gros cinéaste profondément enfoncé dans son fauteuil croisa à ce moment-là les jambes et renversa le verre que sa voisine avait posé par terre. Il éclata de rire en s'excusant, la voisine lui tendit une serviette en papier dont il tapota le bas de son pantalon éclaboussé, tout le monde bougea comme libéré par cet intermède. Et c'est déjà sur un ton de querelle mondaine qu'il me lança, bourru et moqueur:
«Non mais, toute cette histoire officielle, Staline, Joukov et autre blabla, je m'en fous. Moi, j'ouvre une archive comme une boîte de conserve, je la bouffe et je la crache telle quelle sur l'écran…»
Il dut se rendre compte qu'après l'avoir «bouffée», il ne pouvait pas la recracher telle quelle, et se hâta de corriger l'image par une intonation plus agressive:
«Vous n'allez quand même pas nous répéter tous ces vieux trucs sur les vingt millions de Russes tués à la guerre!»
L'intellectuel à la coiffure cendrée modula:
«Le grand atout de la propagande nationaliste.»
La conversation devint générale:
«Le pacte germano-soviétique (intervint l'ancien ministre).
– Sans les Américains, Staline aurait envahi toute l'Europe (la femme, jeune encore, qui parlait comme on récite une leçon).
– Vous savez, dans ces vingt millions, il y avait sans doute tous ceux qui mouraient de vieillesse. En quatre ans ça fait du monde! (l'ancien ministre).
– Les massacres de Katyn… (la fonctionnaire de la Culture).
– Le devoir de mémoire… (l'intellectuel).
– La repentance… (l'homme qui, il y a quelques minutes, avait légèrement heurté une femme devant la table des salades et avait fait une grimace navrée: exactement la même qu'en parlant à présent de repentance).
– Écoutez, c'est très simple. Dans les archives que j'ai piochées à Moscou, on le voit noir sur blanc: si les Russes n'avaient pas traîné les pieds en Pologne et en Allemagne, on aurait pu sauver au moins un demi-million d'hommes! Attendez, un peu de comptabilité ne fait pas de mal…»
L'auteur du film sortit de sa poche un agenda dont la couverture s'ouvrait sur une petite calculette. Plusieurs personnes inclinèrent la tête pour mieux suivre ses explications. J'entendis ma propre voix, comme de l'extérieur, résonner au-dessus de ces têtes penchées. J'essayai de dire qu'en libérant un camp, les soldats ne pouvaient pas utiliser l'artillerie, ni les grenades d'assaut, et que souvent il fallait avancer sans tirer car les Allemands se protégeaient derrière les prisonniers, et que sur les deux cents hommes d'une compagnie il n'en restait qu'une dizaine à la fin du combat…
C'est la sonnerie d'un téléphone enfoui dans le sac de quelqu'un qui interrompit ces paroles inutiles. On se mit à tapoter ses poches, à fouiller les sacs. Le cinéaste finit par attraper l'appareil dans la poche de sa veste. En maugréant, il fit basculer son corps hors du fauteuil et s'éloigna de quelques pas. Sans lui, la conversation s'érniè'tta en couples, s'effaça dans le brouhaha de la salle.
Je traversai la foule en cherchant à me défaire de l'écœurement d'en avoir trop dit. Mais les paroles dites revenaient sans cesse avec une intonation de plus en plus irrémédiable. «Sans artillerie… À mains nues… Les boucliers humains…» Dans les regards que je rencontrais il me semblait deviner la compréhension ironique qu'on a pour une maladresse, somme toute anodine. Je me disais qu'il aurait été plus facile de me faire comprendre par cet officier de la Wehrmacht qui aboyait sur la place de la forteresse de Brest-Litovsk que par ces gens qui sirotaient leurs boissons.
En m'arrêtant dans un recoin, devant la fenêtre, près d'un piano poussé contre le mur, j'observai un instant la salle, le petit attroupement autour des tables avec les restes des plats, le cercle que je venais de quitter, d'autres groupes, et le cinéaste que je n'avais pas d'abord aperçu. Assis sur le tabouret du piano, il criait dans son téléphone tout en exécutant des demi-tours brusques qui correspondaient à l'énergie de ses répliques: «Non mais, écoute, je ne suis pas une entreprise philanthropique, moi! Déjà ça nous coûte la peau des fesses… Oui, mais alors qu'ils baissent leurs commissions. Non, arrête de délirer, je ne mets le revolver sur la gorge de personne… Ni sur la tempe non plus, c'est ce que je voulais dire… Il fallait être le dernier des cons pour leur proposer un million cinq. Oui, mais c'était chiffré, mon pote. Attends, je vais te dire ça tout de suite. À condition qu'on garde le taux qu'on a dit, tu vas avoir, en tout et pour tout…»