Il disposa sur le couvercle du piano l'agenda-calculette et se mit à compter et à communiquer le résultat à son interlocuteur. S'il avait levé la tête, il aurait vu dans mes yeux une sorte d'admiration…
C'est à cet instant que le souvenir de ce soldat pie revint. Entouré de ses camarades, il s'arrêtait au bord de ce qui avait dû être une étroite rivière et qui stagnait à présent, obstruée de cendres humaines et de cadavres. Après quelques secondes d'hésitation, il entrait dans ce liquide brunâtre, les autres le suivaient, plongeaient bientôt jusqu'à la poitrine et ressor-taient, couverts d'une écume poisseuse. Et se mettaient à courir vers les rangs de barbelés, vers les miradors…
Je comprenais maintenant que dans cette absurde discussion après le film, j'aurais dû parler juste de ce soldat. Ne dire que ces quelques minutes entre le moment où il plongeait dans la bouillie brune contenant mille morts en suspension et la seconde où, encore conscient, il portait sa main à son visage à moitié arraché par un éclat… Oui, il aurait fallu expliquer que c'est la vue de cette eau qui avait ralenti la course des soldats (Oh, cette lenteur russe!). Rien ne pouvait plus les étonner, ni le sang, ni l'infinie diversité des plaies, ni la résistance des corps qui, démembrés, déchiquetés, aveugles, s'agrippaient à la vie. Mais cette écume beige, ces vies en poussière… Les soldats piétinaient comme à la frontière de ce que la raison ne pouvait concevoir.
Je vis à ce moment, devant la table presque dégarnie, le cinéaste qui tournait et retournait un verre pour voir sans doute si personne n'y avait bu. Une jeune femme (celle qui avait annoncé que Staline aurait pu envahir l'Europe), obligée de crier à cause du bruit, lui parlait en approchant sa bouche de son oreille, en adressant à cette oreille tout un jeu de mimiques comme si cet organe voyait. Derrière l'ondulation des têtes, l'intellectuel à la coiffure cendrée parlait au milieu des silhouettes féminines et ses mains exécutaient des passes d'hypnotiseur. Dans le cercle autour de l'ancien ministre et de sa femme-adolescente on pouffait de rire.
L'idée de parler du soldat me parut soudain invraisemblable. Non, il fallait tout simplement supposer sa présence muette, invisible, quelque part dans cette salle où flottait l'odeur des sauces et du vin répandu sur le tapis. Il fallait suivre son regard – d'abord sur les séquences du film, puis sur ces bouches qui mangeaient, goûtaient le vin, souriaient, parlaient des camps. Le regard du soldat ne jugeait pas, il se posait sur les choses et les êtres avec un détachement amer et comprenait tout. Il comprenait que ceux qui, dans cette salle, parlaient de millions de victimes, de la repentance, du devoir de mémoire mentaient. Non que ces victimes n'aient pas existé. Le soldat en gardait encore les cendres collées à ses mains, aux plis de sa vareuse. Mais au temps de leur martyre et de leur mort, chacune d'elles avait un visage, un passé, un nom que même l'immatriculation tatouée à leur poignet n'avait pas réussi à effacer. À présent, elles étaient commodément groupées dans ces millions anonymes, une armée de morts qu'on exposait sans cesse dans les grands bazars d'idées. Le soldat devinait sans peine que, dans le film, cette bâtisse lugubre qui recrachait de la fumée noire et produisait des cendres humaines était devenue une vraie entreprise familiale pour ce cinéaste et pour son ami. Et en bons vendeurs, ce gros homme à la calculette et son ami maigre à la voix catégorique, eux et leurs doubles omniprésents, innombrables, poussaient des appels assourdissants, invectivaient les indifférents, maudissaient les incrédules. Ils ne laissaient pas un instant de paix à ces millions de morts, en renouvelant leur torture devant les caméras, sur les pages de journaux, sur les écrans. Chaque jour, il leur fallait innover. Tantôt, c'était le visage faussement contrit d'un évêque qui fondait dans la repentance. Tantôt, les policiers, en pénitents inconsolables, demandaient pardon pour les erreurs de leurs collègues d'il y a un demi-siècle. Un jour, cette trouvaille heureuse! Pourquoi ne pas accuser de lenteur les soldats qui libéraient les camps? Les maigres et les gros ne se lassaient pas d'invoquer la mémoire, mais curieusement leur tapage incitait à l'oubli. Car ils parlaient de millions sans visage, pareils à ces zéros fluides que dessinaient leurs calculettes…
Je savais que le soldat n'aurait pas pris la peine de démentir, de polémiquer. Son regard aurait été muet. Il aurait observé la salle et aurait sans doute noté une seule impression qui résumait tout: la laideur. Laideur des mots, laideur des pensées, laideur du mensonge partagé. Extraordinaire laideur de ce jeune visage féminin incliné vers l'oreille du cinéaste, de ce jeune corps, long et souple, incurvé par l'hypocrisie des mots que l'homme écoute avec une indulgence paternelle. Laideur de tous ces visages et de ces corps lissés par l'entretien et qui se frottent dans l'agréable tiédeur du clan. L'infinie laideur de cette France-là.
Non, le soldat n'aurait pas pensé à tout cela Sa présence silencieuse l'aurait placé loin de ces corps bien nourris, et de ces esprits bien-pensants, loin des hypnotiseurs de la mémoire et des trafiquants de millions de morts. Il y avait, dans ce lointain, cette ligne de barbelés sur laquelle il était tombé, transformant son corps en une passerelle pour ceux qui le suivaient. Il y avait, déjà au-delà de sa mort, cet instant où, dans le camp libéré, s'effaçait l'écho du dernier coup de feu, ces minutes floues où les soldats qui avaient survécu vaguaient entre les baraques aux portes béantes, au milieu des corps disposés selon le caprice de la mort, de longues minutes où ils s'accoutumaient à se sentir en vie, à voir la tranquillité du ciel, à entendre. Dans ces premiers instants se trouvait ce blessé portant l'uniforme de disciplinaire, un jeune soldat affalé contre le mur d'une baraque, les mains croisées sur le ventre et remplies de sang. Il criait en demandant de l'eau. Mais les autres, encore plongés dans la surdité des dernières explosions, ne l'entendaient pas. Dans le brûlant mûrissement de la douleur, il lui semblait que personne dans cet univers n'entendait son cri. Il se trompait. Un homme venait vers lui, très lentement car il avait peur de tomber. Cet homme sans chair, sans muscles, couvert de haillons à rayures, avançait comme un enfant qui apprend à marcher et tout son équilibre tenait à cette vieille écuelle remplie d'eau qu'il serrait entre les mains. C'était l'eau qu'il recueillait sous le minuscule goutte-à-goutte d'un tuyau. L'eau qui avait déjà sauvé. Le disciplinaire blessé vit le prisonnier, vit ses yeux noyés dans le crâne émacié, et se tut. Il n'y avait plus dans ce monde que ces deux regards qui lentement allaient l'un vers l'autre.
Je pensais à ce prisonnier avec une joie que je ne parvenais pas à m'expliquer. Je me disais seulement que son regard n'était enregistré par aucune calculette qui additionnait les millions ni inscrit dans aucun martyrologe officiel. Personne ne m'imposait son souvenir mais il vivait dans ma mémoire, un être singulier dans toute la douloureuse beauté de son geste.
En me faufilant entre les groupes d'invités, vers la sortie, je croisai la femme-adolescente. À travers le bruit, je ne saisis que la fin des paroles qu'elle m'adressait:
«… captivant!
– Oui, c'était très intéressant», répétai-je avec son intonation.
Elle me serra la main et en la tirant légèrement m'obligea à me pencher un peu.