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Je lui dis, maladroitement et d'un ton absurdement moraliste, que cela ne pouvait pas durer. Le serveur, à ce moment-là, posa nos tasses et, par mégarde, percuta du pied la valise rangée sous la table. Chakh sourit et murmura dans le dos de l'homme qui s'éloignait:

«Il aurait dû faire attention, cette valise est faiblement radioactive. Oui, il m'est arrivé de transporter là-dedans les pièces d'une bombe atomique portative. Je ne plaisante pas. Tu ne peux pas imaginer ce qu'ils parviennent à sortir de Russie. Je me dis parfois qu'ils finiront par démonter le pays lui-même, ou ce qui en reste, et le transporter en Occident. Quant à cette bombe, c'était un vrai jouet. Poids totaclass="underline" vingt-neuf kilos, soixante-dix centimètres de longueur Un rêve pour un petit dictateur qui veut se faire respecter…»

Il but une gorgée, puis reprit d'une voix plus sourde:

«Tu as raison, on ne joue pas longtemps comme je joue maintenant. Ça peut marcher dix fois, pas onze. Mais tu vois, si je croyais encore qu'on puisse gagner, je pense que cela ne marcherait même pas une fois. Peut-être le vrai jeu commence quand on sait qu'on va perdre. Et nous avons déjà perdu. Cet hélicoptère qui est dans ma serviette, il va de toute façon atterrir en Amérique, par une autre filière, avec un petit retard, mais ils l'auront quand même. Comme ils auront tous les chercheurs de talent qui crèvent de faim à Moscou. Comme un jour, ils auront la planète entière à leur botte. Avec l'Europe c'est déjà fait, ce ne sont plus des nations, c'est de la domesticité. Si demain les Américains décident de bombarder quelque peuple fautif, ces larbins répondront présent d'une seule voix. On les autorisera tout de même à préserver leur folklore national, tu sais, comme dans un bordel où chaque fille a son emploi. Les Français, tradition oblige, écriront des essais sur la guerre et prêteront leurs palais pour les négociations. Les Anglais joueront la dignité, la mère maquerelle a toujours une fille qui sait jouer la classe. Et les Allemands feront une pute pleine de zèle comme celle qui essaie de faire oublier ses erreurs du passé. Le reste de l'Europe est quantité négligeable…

– Et la Russie?»

Je le demandai sans arrière-pensée et surtout sans vouloir du tout lui couper la parole. Mais c'est ainsi que Chakh dut le prendre. Il se tut puis reprit avec un air de regret:

«Excuse-moi, je radote. J'ai joué tant de fois le gros Américain acheteur de secrets que j'ai fini par le détester. Un antiaméricanisme primaire et viscéral, comme diraient les intellectuels parisiens. Non, il ne faut pas être un mauvais perdant. Tu sais, j'ai raconté un jour à… à notre amie la mort de Sorge. Elle a pensé sans doute que je lui faisais un cours de propagande patriotique, je m'y suis mal pris peut-être. Mais je voulais tout simplement dire que dans cette dernière minute, sur l'échafaud, lui, le perdant, avec le nœud coulant sur le cou, il avait su vaincre. Oui, en poussant ce cri qui ferait rire aujourd'hui: "Vive l'Internationale communiste! " Mais qui peut savoir ce qui pèsera plus dans la balance du bien et du maclass="underline" toutes les victoires du monde ou le poing levé de cet agent trahi par tous…

– Et la Russie?»

Je le répétai d'une voix neutre, volontairement distraite, en lui laissant la possibilité de ne pas répondre. Mais sa réponse m'étonna par son ton de confidence:

«Plusieurs fois déjà, j'ai fait ce même rêve: je traverse la frontière russe, en train, c'est l'hiver, des champs blancs à perte de vue et pas une gare, pas une ville, etje comprends qu'il n'y aura plus que ces neiges infinies jusqu'au bout… Cela va faire vingt-deux ans que je n'y suis pas retourné. La dernière personne que j'ai connue là-bas et qui vit encore, c'est notre amie que tu vas finir par retrouver. Les autres Russes, je les ai tous connus à l'étranger. Quant à ceux qui viennent ici pour me vendre ces hélicoptères sur papier, c'est déjà une race nouvelle. Ceux qui vont régner ici-bas après nous.»

Il regarda sa montre, s'inclina pour tirer la valise et, déjà prêt à partir me dit avec un clin d'œiclass="underline"

«Et puisque tu brûles d'envie de savoir ce qu'il y a dans cette valise, je vais te raconter la suite des événements. Deux beaux spécimens de cette nouvelle race vont ce soir descendre dans le même hôtel que moi, attendre la nuit et pénétrer dans ma chambre. Ne m'y trouvant pas, ils s'attaqueront à la valise. La vigilante police française sera déjà prévenue. Les spécimens seront expulsés vers Moscou et accueillis à Cheremetievo. On essaiera de colmater la brèche par où s'envolent ces hélicoptères de combat et d'autres jouets conçus par nos ingénieurs affamés.»

Il commanda un taxi et, en l'attendant devant la sortie, nous écoutâmes le débit énergique des actualités qui résonnait au-dessus du bar: mélange de grèves, de guerres, d'élections, de matchs, de morts, de buts marqués. «Rien ne m'étonne plus dans ce monde, dit Chakh en regardant la rue grise de pluie, mais que les avions allemands qui bombardent les Balkans aient la même croix noire sur les ailes que du temps où ils bombardaient Kiev et Leningrad, cela ressemble à une très mauvaise farce.»

«Il sera plus facile de parler d'elle là-bas…»

Je savais déjà ce qu'il allait dire. Je l'avais compris à sa voix au téléphone. Puis à son visage. À ce silence dans la voiture. La douleur de ce que j'allais apprendre me paraissait encore, par moments, remédiable – il eût suffi de faire demi-tour, de foncer vers un aéroport, d'atterrir dans une ville où ta présence, même menacée, même improbable, se laissait deviner à l'une de ces adresses dont je pouvais encore, de mémoire, tout reconstituer: la rue, la maison, la trace de notre passage il y a plusieurs années… Une seconde après, je prenais conscience que Chakh allait me parler d'une mort (ni ton nom, ni ton regard n'étaient encore associés, pour moi, à cette mort) déjà ancienne.

Il en parlait en marchant sur ce chemin de campagne, entre deux rangées d'arbres nus, aux troncs bleuis de lichen, envahis de broussailles de mûres. Celui qui ne le connaissait pas aurait cru qu'il pleurait. Il essuyait de temps en temps sur ses joues des gouttes de la neige fondue qui nous avait surpris en route. Il parlait peu d'ailleurs et d'une voix sans timbre. Quand ses paroles s'interrompaient, je recommençais à percevoir le sifflement du vent, le piétinement de nos pas sur le chemin détrempé. La douleur rendait le monde de plus en plus méconnaissable. Je me voyais marcher à côté d'un vieil homme, dans un endroit perdu au milieu des champs éteints, un homme que je savais traqué, à bout de forces et qui n'était nulle part chez lui, un homme qui, en essuyant les filets d'eau sur son visage, me disait: «Maintenant, je connais presque exactement le jour de son exécution.» Mais cette précision ne rendait que plus invraisemblable la mort qu'il annonçait et la nécessité de lier cette mort à toi, si intensément vivante encore la veille et, à présent, séparée de nous, séparée de ce jour de printemps froid par un an et demi d'inexistence. Ce chemin même qui longeait une vieille clôture de pierre était frappé d'irréalité car il fallait, d'après ce que venait de dire Chakh, t'imaginer passant par cet endroit, il y a plus de vingt ans, au début de ta vie en Occident. L'invraisemblable était aussi l'idée que ce lieu puisse faciliter l'aveu.