Quant à vous, Tem! Votre tâche en apparence plus simple sera peut-être la plus délicate. Vous devez devenir l'ami intime de Benal, arrangez-vous pour qu'il vous fasse confiance, simulez discrètement des sentiments anti-lunaires. Mox peut agir sur-le-champ. Il est indispensable que Jâ Benal n'atteigne pas la chaîne de Pluton où les dangers sont trop grands. Vous trois! Je vous reverrai bientôt pour la mise au point de vos petits scénarios.
Une véritable cloche de cathédrale sonna dans la pièce.
– Citoyens, annonça gravement l'Excellence, l'heure des imprécations!
Ils se dressèrent tous les cinq pour se ranger les uns à côté des autres devant la vitre. Ils levèrent les yeux vers la Terre, énorme et verdâtre dans le ciel noir troué d'étoiles. Ils commencèrent les imprécations rituelles:
«Terre, qui nous es refusée!
Nous avons faim de toi comme du fruit pendu à la branche,
Terre, le jour est proche où nous te reprendrons,
Nous puiserons dans tes délices avec d'autant plus de frénésie que nous aurons longtemps attendu.
Terriens, qui nous avez chassés!
Parce que vous étiez le nombre et la bêtise et que vous nommiez cela: justice,
Terriens, nous reviendrons bientôt vous dominer, vous mépriser, vous asservir,
Et notre vengeance aura d'autant plus de force que nous l'aurons longtemps attendue!»
Après un moment de silence quasi religieux, l'Excellence toussota et reprit la parole
– La mise en scène du gouvernement Terrien pour nous faire accepter Jâ Benal illustre parfaitement leur fausse sensiblerie et leur lâcheté hypocrite. Ils prétendent avoir le respect de la vie humaine et ont commis la faute d'éviter des victimes dans la catastrophe de Levolpi, risquant ainsi la vie de milliers d'autres des leurs en nous donnant des chances supplémentaires de succès. Ils ont supprimé la mort comme peine capitale, main n'hésitent pas à envoyer ici des hommes qui ont cinquante chances sur cent de périr. Ils- sont trop faibles pour tuer de leurs mains et préfèrent exposer les condamnés aux plus grands dangers et au supplice infernal de l'exil. Nous leur réservons d'amères surprises.
CHAPITRE XI
Jâ avançait péniblement. Sous ses pas, le sable avait fait place à une matière impalpable, une véritable cendre grisâtre, dans laquelle il enfonçait par instants jusqu'aux épaules. Il rebroussa chemin, cherchant un terrain plus ferme, zigzaguant dans le désert par les endroits où la cendre, arrivant à mi-jambe, permettait une marche plus aisée.
Fatigué, il s'astreignit à un court repos tous les cinq cents pas. Il se dirigeait par de longs détours vers la chaîne montagneuse qu'il apercevait à l'horizon. Petit à petit, après des chutes épuisantes dans les creux emplis de cendre, il la vit se rapprocher. Il décida de faire étape au pied des premières collines. Déjà, des masses rocheuses, de plus en plus nombreuses, dépassaient de la mer de poussière.
La sueur coulait, imbibant ses vêtements sous le scaphandre, et lui donnant la sensation désagréable d'être enveloppé de linges humides.
En contournant un roc, il glissa, tomba sur le dos, et resta un instant allongé, les tempes battantes et le souffle court. IL regarda le ciel et ce qu'il vit l'intrigua. Parmi les étoiles, l'une d'elles paraissait changer de place. Il la vit grandir à vue d'œil et reconnut une fusée brillante. L'appareil se dirigeait droit sur lui. Se relevant péniblement, Jâ se mit à faire de grands signes.
A cet instant, un roulement de tonnerre venu des profondeurs du sol fit vibrer son scaphandre. Le jeune homme vacilla sur la surface de la Lune qui ondulait comme une mer. Des nuages de cendres montaient autour de lui. Un grand rocher trembla sur sa base et s'abattit. La fusée passait la crête montagneuse, lorsque brusquement une colonne de feu monta dans l'espace et la culbuta au passage. Puis une autre masse de gaz enflammés jaillit d'un sommet, puis une autre encore. Toute la chaîne de volcans entra en éruption. D'énormes blocs de pierre commençaient à bombarder le sol autour de Jâ. Une nuit profonde voila la lumière du Soleil. Avant qu'elle fût totale, Jâ Benal eut le temps de voir une montagne s'ouvrir en deux et vomir un fleuve de laves rougeoyantes.
Courbé en deux sous une pluie de projectiles, il revint sur ses pas, s'éloignant le plus possible du cataclysme. Il ne vit pas arriver sur lui le torrent de laves qui l'emporta comme un fétu.
Mox se démenait devant un clavier compliqué de touches métalliques. Il appuya sur une touche.
– Hein? En éruption? La fusée perdue?…
Il tourna les yeux vers sa sphère, un point brillant scintillait devant la chaîne Pluton.
– Envoyez les fusées X 4 et X 5 par l'est. Il le faut vivant, vous entendez! Reliez-moi en direct aux fusées… Bon, j'attends… Oui? Continuez!
Une voix nasillait dans ses écouteurs.
– … Passons la vallée d'Enfer. Le mont Circé en vue. Plaine des Cendres en vue. Obscurité totale, impossible repérer à l'œil nu la chaîne Pluton. Descendons altitude cinq cents mètres, deux cents, cent. Impossible alunir pour l'instant, la lave inonde tout.
Mox donna un violent coup de poing sur le bord du clavier.
– Passez vos scaphandres et alunissez le plus près possible de… (il tourna la tête vers la sphère) de cent dix-neuf-dix.
Il écrasa une touche.
– Envoyez X 6 et X 7 en renfort par le sud, reliez-les moi en direct… Hé! Attention aux instructions spéciales, hein!
Il ronchonna tout seul.
– Cent dix-neuf-dix… Comme précision! Un carré de cinq kilomètres de côté.
Les écouteurs nasillèrent.
– Quoi? Cent dix-neuf-dix entièrement submergés! La lave est fluide? Pas trop! Eh bien, entrez-moi là-dedans et cherchez!
Son pied appuya sur un bouton sous la table.
– Venez prendre ma place, Step!
Un homme entra sans une parole et s'installa sur le siège que Mox laissait libre.
– Je prends X 8, j'y vais moi-même. Gardez le contact, dit Mox.
Il sortit de la pièce et monta dans une espèce de boîte cylindrique en matière transparente. Il était à peine installé que la boîte monta, libérée de toute pesanteur. Le plafond de la pièce s'ouvrit comme par magie et la boîte de verre bondit dans l'espace. Elle fila pendant deux minutes et redescendit sur un vaste toit plat. Le toit s'ouvrit à son approche et se referma derrière elle. Mox sauta du petit appareil. Un homme s'approcha.
– Parez-moi X 8, et que ça saute! dit Mox en marchant à longues enjambées devant l'homme qui courut vers un attirail de manettes et de boutons accroché comme une panoplie sur le mur. Le subalterne tira une manette marquée X 8. Une espèce de monte-charge déposa immédiatement devant Mox une fusée en forme d'œuf métallique très brillant, de trois mètres de haut. Mox entra par une petite porte et la fusée décolla immédiatement. Quelqu'un de non prévenu, qui aurait tourné la tête une seconde, n'aurait eu le temps de s'apercevoir ni du départ, ni de l'ouverture et de la fermeture presque simultanées du plafond, au passage de la fusée.
Celle-ci prit rapidement de l'altitude et fila vers le nord-ouest. Les commandes étaient aussi simples que le tableau de bord se montrait compliqué. A plat ventre sur les sangles magnétiques, Mox pilotait à l'aide d'une simple tige de métal reliée au plancher par une rotule. Mais, autour de cette attache, luisait un fouillis de cadrans de toutes grosseurs, que l'homme consultait de temps en temps d'un rapide coup d'œil. Bientôt l'appareil fut durement secoué. Mox tira la commande sur lui et se sentit monter à toute vitesse. Très loin, vers le bas, il distingua des lueurs rougeoyantes. Il franchissait la chaîne Pluton. Au bout de quelques secondes, il regarda un écran circulaire où deux points lumineux se rapprochaient. Quand les deux points se confondirent, il poussa le levier en avant et la fusée plongea vers la Lune.