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«Ils connaissent une espèce d'alphabet morse, ces vermines, constata Jâ. Les blancs ont l'air de comprendre qu'ils ne doivent pas s'énerver.» Il voulut reculer vers le feu; en vain! Il injuria les gôrs. Ceux-ci découvrirent un peu les dents, mais sans le lâcher du regard. Au fond de leurs noires orbites, les petites étincelles brillaient de haine. «Ils veulent, ils veulent que… murmura Jâ.» Doucement, son bras gauche monta sous son aisselle droite. Il essaya désespérément de résister, mais fut contraint de saisir avec le polyaimant la clef logée sous son aisselle.

Il porta cette clef au cou du scaphandre et, lentement, commença à déboulonner son casque. Dans le silence hostile, quelques gôrs tapèrent des pattes. Un boulon roula sur le sol.

A cet instant, un bruit de tonnerre emplit la salle, tout un pan de la paroi fut fauché par une espèce de tentacule titanesque, large comme un pilier, qui tâtonna parmi les gôrs hurlant. Jâ fit un saut en arrière au moment où la chose passa près de lui en sifflant comme un fouet géant. Il se renfonça le plus loin possible dans une bulle et, paralysé de stupeur, regarda les événements.

La chose n'était pas un tentacule, mais plutôt un tuyau, une trompe qui gobait les gôrs comme un aspirateur avale des brins de poussière. D'après les dimensions, Jâ pensa qu'il y passerait facilement, scaphandre compris. Une deuxième, puis troisième trompe percèrent bruyamment le plafond de la salle, puis une longue patte cornée se posa sans paraître en souffrir au milieu du brasier. Retrouvant son sang-froid, Jâ se précipita dans un couloir sans s'occuper des gôrs qu'il piétinait. Car il savait ce qu'était la chose, il en avait vu des reproductions dans les jardins du muséum, à Staleve. L'animal avait démantelé la cité des gôrs avec la même facilité qu'un tamanoir disperse une fourmilière. C'était le plus gros animal lunaire, et le plus dangereux: un monstre.

Il courut plusieurs kilomètres et perça une cloison pour s'introduire profondément dans le sol élastique. Choisissant une bulle confortable, il s'empressa de remplir toutes les cavités voisines de détergène, constituant ainsi un barrage problématique aux investigations des gôrs. Il prit!a précaution d'éteindre son phare et s'endormit, terrassé de fatigue.

CHAPITRE IX

Une chaleur étouffante l'éveilla. Il régla son réfrigérateur et s'inquiéta de voir qu'il faisait très clair. Machinalement, il voulut éteindre son phare et s'aperçut que celui-ci n'était pas allumé. Jetant les yeux autour de lui, il ne reconnut pas l'endroit où il s'était endormi. La bulle paraissait beaucoup plus vaste. Il lui sembla même qu'elle grossissait encore. Il s'apprêtait à se lever quand la bulle explosa brusquement et il se vit rouler sur la pente abrupte de la montagne. Il rebondit de loin en loin, provoquant une explosion d'oxygène à chaque contact avec la masse élastique et se retrouva sur le sol dur sans trop de mal. La lumière intense l'empêchait de rien distinguer autour de lui et le força à mettre en place son écran antisolaire.

Il leva la tête vers la montagne à laquelle il venait d'échapper et comprit le pourquoi des explosions. L'oxygène dilaté par la chaleur et le vide ambiant distendait les minces enveloppes élastiques et s'échappait brusquement au dehors. Partout, on voyait des bulles crever en silence. La montagne avait l'air de bouillir. Mais là où se trouvait Jâ, il était impossible d'entendre les explosions, car l'espace était vide de tout gaz.

D'où venait cette matière spongieuse? Jâ regretta de n'être pas géologue. D'anciennes mers sous-jacentes, et contenant sans doute une énorme proportion de silice en suspension colloïdale, repoussaient un peu plus tous les jours vers la surface cette «mousse» rendue plus consistante par une polymérisation due à l'action en profondeur de rayons cosmiques aux effets mal connus.

Dans ce cas, le monde des gôrs devait disparaître un jour. Bon débarras! Mais hélas, le phénomène durait probablement depuis des millénaires et durerait encore autant.

«Ces mouvements géologiques sont d'une extrême lenteur, pensa Benal; ce n'est pas parce que la pointe du Raz s'effrite un peu tous les ans sous l'assaut des vagues atlantiques que la vie des Bretons est menacée pour autant. La fin des gôrs n'est pas pour demain. De vivifiantes bulles d'oxygène monteront encore pendant des siècles à l'usage de ces vermines. Dommage!»

Quelle que fût l'origine de cette anomalie, c'était un bonheur pour Jâ d'en être sorti indemne. L'aventure avait assez duré, il était temps de rencontrer des hommes. Mais où? Jâ ignorait absolument dans quelle partie de la Lune il se trouvait.

Des soucis plus immédiats avaient accaparé son esprit durant (sans doute) des jours. Il trouva cruel de n'avoir à sa disposition aucun instrument de navigation, même les montres étaient refusées aux condamnés. L'aspect du paysage ne lui rappelait absolument aucun site décrit par les premiers explorateurs. Il était probablement dans la zone de libration, puisqu'il voyait à peine disparaître à l'horizon un petit dôme de la Terre.

Cela n'empêchait pas qu'il aurait peut-être des milliers de kilomètres à parcourir au hasard avant de voir un visage humain, si toutefois il échappait aux embûches de la solitude dans ces régions isolées.

Il pensa que l'instinct de la plupart des arrivants avait été de s'installer de préférence à l'endroit de la Lune d'où l'on voyait mieux la Terre. Lui-même avait grand besoin de se réconforter à la regarder.

S'il devait rencontrer une cité lunaire, c'était par là qu'il fallait diriger ses pas. Il se mit donc courageusement en marche vers l'endroit où la Terre achevait de disparaître et résolut de persévérer coûte que coûte dans cette direction au lieu de tourner en rond.

Il descendit à larges bonds les contreforts rocheux de la montagne. Ses pas soulevaient autour de lui une poussière étincelante. Exactement comme la marche d'un scaphandrier sur un fond sablonneux. Il dévala des pentes caillouteuses, faisant ébouler sous lui des masses de gravier, et arriva dans une espèce de petite vallée sèche, murée au loin par un barrage de rass.

Il entendit bientôt les «rass, rass!» que produisaient ces animaux en grattant le sol avec leurs pattes arrières et comprit qu'il se trouvait dans une mare d'oxygène. Plusieurs détails vinrent renforcer son assurance. De maigres lichens couvraient le sol, par endroits. Il vit même un slop rose et bleu s'enfuir à son approche. Dans un creux plus profond, il traversa des nuages de vouss et se félicita d'avoir un scaphandre. Enfin, il vit des rass et s'embusqua derrière un rocher pour les observer.

Les rass étaient un peu les castors de la Lune. Ils savaient retenir l'oxygène de toutes les manières possibles et rendaient la vie à des vallées désertes, édifiant des barrages de pierres qu'ils rendaient étanches en les revêtant à grands coups de langue d'une espèce de vernis sécrété par leurs glandes salivaires.

En fait, ce qu'on appelait pompeusement «oxygène» sur la Lune, n'était qu'un mélange gazeux en contenant à peine dix pour cent. Mais la faune lunaire était adaptée à cet air pauvre, et certains animaux pouvaient même s'en passer plusieurs heures, quitte à en refaire provision de temps en temps. De même qu'une baleine reste des heures sous l'eau après avoir respiré à la surface.

Jâ vit un rass descendre au fond de la vallée, aspirer bruyamment avec sa trompe et s'enfler comme une outre. Ensuite l'animal remonta plus haut et souffla l'oxygène à l'intérieur d'un terrier. Il renouvela plusieurs fois son manège avant de disparaître définitivement dans son trou. Il avait à peu près la taille d'un veau. Soudain, une ombre se détacha d'un coin sombre et entra à la suite du rass à l'intérieur du terrier. Jâ était trop loin pour bien distinguer ce dont il s'agissait. Il attendit quelques minutes et vit le rass ressortir, suivi par l'ombre sautillante. Il regarda mieux et reconnut un gôr. Le rass se retournait de temps en temps, faisant mine de revenir sur ses pas. Mais un regard du gôr lui faisait reprendre docilement le chemin de la montagne.