— Je bois à cet événement ! déclara Waffing.
— Vous boiriez même sans prétexte ! » lança Bogel. À cette boutade, tous les assistants, y compris le bedonnant Waffing, partirent d’un rire bon enfant.
Alors que le soleil se couchait derrière les tours de Heldhime, jetant des ombres profondes dans les rues et teintant le haut mur de pierre du quartier général d’une lumière orangée, des petits groupes de S.S. revêtus de leur uniforme de cuir noir, mais montés dans des voitures de série sans aucun signe distinctif, franchirent la porte principale à cinq minutes d’intervalle. Chaque groupe comptait six hommes armés de mitraillettes et de massues ; huit commandos sortirent ainsi de la propriété pour s’enfoncer dans les ténèbres de la capitale.
Deux heures plus tard, alors que la nuit régnait sur la ville, une dernière voiture anonyme quitta les lieux, suivie cinq minutes plus tard par quarante motos S.S. noires et luisantes.
Les pelouses du Palais d’État étaient baignées d’une demi-obscurité ; seule une garde d’honneur squelettique composée d’une douzaine de soldats surveillait les abords du Palais, désert à cette heure tardive. Deux hommes stationnaient à la porte du boulevard de Heldon, quatre à l’entrée du Palais, les six autres exécutant des rondes solitaires le long de la clôture des pelouses. Personne ne songeait à une tentative d’assaut du Palais à pareille heure, puisqu’il n’y avait rien ni personne à prendre, et les soldats de garde étaient donc de vieux militaires de carrière proches de la retraite, au lieu de jeunes gens alertes et fougueux.
Aussi les S.S. n’eurent-ils aucun mal à prendre le contrôle du Palais d’État des mains de cette poignée de soldats. Une voiture banale occupée par quatre S.S. en civil remonta l’allée et demanda le passage, prétendant que le conseiller Krull leur avait donné l’autorisation d’emporter certains livres et papiers qu’il désirait étudier. Lorsqu’un des gardes passa sa tête à l’intérieur de la voiture, il put admirer à loisir l’intérieur huilé du canon d’une mitraillette. Ce fut un jeu d’enfant que de persuader l’homme de faire venir son compagnon sous le prétexte d’authentifier le certificat d’autorisation. Tous deux se virent joliment ficelés et jetés à l’arrière de la voiture.
Cela accompli, il n’y avait plus aucune raison de se cacher ; au signal, deux douzaines de motos se mirent à rugir dans l’obscurité d’une rue adjacente. Les soldats demeurés à leur poste réagirent à ce vacarme soudain par la confusion et la peur, alors que quarante motards noirs S.S. déboulaient dans l’allée à cent trente à l’heure. Ils atteignirent l’entrée du Palais en un éclair, manifestant une fougue et une énergie telles que les quatre infortunés ne tirèrent pas même un coup de feu avant d’être abattus par les massues S.S. Après quoi il fut aisé de rafler les six sentinelles isolées, complètement terrorisées, et de les enfermer sous bonne garde dans les caves avec les autres prisonniers.
La nouvelle de la capture fut transmise par radio au quartier général, et des renforts aussitôt envoyés. En un quart d’heure, le Palais d’État se trouva occupé par trois cents S.S. d’élite, la clôture extérieure gardée par des mitrailleuses lourdes disposées tous les vingt mètres. En outre, les obusiers du quartier général étaient pointés sur le Haut Donjon. L’armée risquait de payer très cher toute tentative de marcher sur le Palais. Lar Waffing informait à présent le Haut-Com-mandement de certains aspects sélectionnés de la situation.
Une demi-heure après la prise du Palais par les troupes de choc S.S., les voitures anonymes commencèrent d’arriver à intervalles rapprochés avec leurs prisonniers. C’est seulement lorsque la nouvelle de la fin de cette phase de l’opération fut parvenue au quartier général du Parti que Feric, escorté par une dizaine de motards S.S., partit pour le Palais.
La salle du Conseil n’avait jamais paru aussi plaisante à Feric. Les huit conseillers s’y trouvaient ficelés sur leurs chaises comme des saucissons, chacun d’eux dominé par deux grands S.S. blonds à l’œil bleu implacable, à l’expression de résolution fanatique, mitraillettes en batterie. Vingt autres S.S. vêtus de cuir noir cernaient la rotonde ; du couloir parvenait à Feric le claquement rassurant des bottes ferrées sur le carrelage. On ne pouvait plus ignorer qui commandait.
Derrière Feric, contemplant les prisonniers, se tenaient Best, Bogel et Remler, les bras encombrés de mitraillettes. Un drapeau du Parti avait été planté sur la table du Conseil et le double éclair rouge des S.S. ornait un petit fanion posé à côté.
Seul Krull, du haut de son arrogance sénile, eut le front de s’adresser à Feric malgré les circonstances. « Que signifie cet outrage insensé, Jaggar ? siffla-t-il. Comment osez-vous ?…»
Empêchant le vieux dégénéré de polluer davantage l’atmosphère, le garde S.S. le plus proche interrompit sa protestation d’un revers de main sur la bouche, qui fit cracher le sang au vieux pirate.
Feric tint à saluer ce jeune fanatique d’un léger signe de tête d’approbation avant de daigner s’adresser à la brochette des politiciens flambés ; ce garçon méritait de savoir que le Commandeur avait remarqué son mordant et ses réflexes.
« Je vais vous donner les raisons de votre arrestation, dit enfin Feric.
— Arrestation ! cria Guilder. Vous voulez dire enlèvement ! »
Un coup de crosse à la base du crâne ayant mis fin à cet éclat inconvenant, Feric poursuivit : « Vous êtes tous accusés de trahison. Il y a parmi vous un dominateur, et vous êtes pris dans sa nasse. Un tel manque de volonté chez des Helders de votre position équivaut à faire preuve de lâcheté devant l’ennemi, acte de haute trahison punissable de mort. »
Les visages des prisonniers s’affaissèrent. Lentement, leurs regards convergèrent vers Gelbart – seul Universaliste, après tout, et par là même plus susceptible d’être un Dom. Gelbart, lui, impassible, fixait le vide ; Feric le sentait exercer toute la puissance de sa volonté sur ces misérables, dont la résolution grandit progressivement ; tous à la fois, ils trouvèrent le courage de parler.
« Absurde.
— Quelles sont vos preuves ?
— Un Dom au Conseil ? Balivernes ! »
Au premier mot, Feric avait levé la main pour empêcher les S.S. d’imposer le silence par la force. Puis il fit tirer Guilder de son inconscience, pour laisser aux autres conseillers le temps de bien comprendre la situation.
« Très bien, dit Feric, je vous donne une chance de prouver que vous êtes libres de tout contrôle dominateur. Je vous ordonne de me voter les pouvoirs spéciaux pour gouverner Heldon par décret, d’ajourner sine die ce Conseil et de démissionner de vos fonctions. Si vous obéissez à ces ordres, mon premier acte, en prenant le titre de Commandeur Suprême du Domaine de Heldon, sera de commuer votre peine de mort en exil à perpétuité. Vous avez soixante secondes pour prendre une décision. »
Les piaillements qui s’élevèrent de cette canaille dégénérée n’étaient que trop prévisibles. « C’est un scandale ! » « Il n’y a pas eu de procès ! » « Vous n’en avez pas le droit ! » Il était clair que ces pleutres n’auraient jamais eu le cœur d’ergoter ainsi face à la mort sans l’appui psychique du Dom, Gelbart.
La répugnante créature fixa Feric d’un regard franchement haineux, ses yeux noirs emplis d’une froide détermination.
« Cela ne vous mènera à rien, Jaggar, siffla le Dominateur. Lorsque l’armée apprendra cela, vous serez annihilé. »