À cette heure de la nuit, la plus grande partie du camp était plongée dans les ténèbres, les Chevaliers ayant depuis fort longtemps regagné leurs couchettes ; Feric avait donc bon espoir que l’alarme ne soit pas donnée trop tôt. La troupe S.S. se dispersa parmi les rangées de bâtiments de bois, remontant vers le bâtiment des officiers en petits groupes silencieux, leurs uniformes de cuir noir invisibles dans l’obscurité générale.
Du quartier des officiers, par contre, filtrait de la lumière ; en outre, deux gardes à la porte et des sentinelles disposées aux quatre coins surveillaient les alentours. Il serait nécessaire de forcer le passage à la force des armes.
Feric, Waffing et Remler s’approchèrent ensemble de l’entrée, les mains crispées sur leurs mitraillettes, profitant du couvert des baraques plongées dans le noir.
À moins de vingt mètres de l’objectif, Feric s’arrêta un court instant et chuchota des ordres concis. « Nous allons attaquer. Il y a deux sentinelles et les gardes de la porte dans notre ligne de tir. Je prends les gardes ; Remler, prenez la sentinelle de droite ; Waffing, celle de gauche. Nous devons les avoir au premier coup. Bonne chance ! »
Sur ces mots, Feric releva sa mitraillette, visa les deux gardes, appuya sur la détente, et s’élança à toute vitesse vers le baraquement.
La nuit s’emplit brutalement du claquement de centaines de mitraillettes, tonnerre artificiel capable de déchirer les nues. Les sentinelles et les gardes s’écroulèrent avec ensemble sans avoir pu faire usage de leurs armes. Comme il courait vers l’entrée, tirant au jugé en direction des fenêtres, Feric aperçut la horde d’hommes en cuir noir surgis de toutes parts qui se précipitaient vers le quartier des officiers, leurs mitraillettes crachant le feu. La porte s’ouvrit sur deux Chevaliers hébétés, en uniformes bruns froissés, qui commencèrent à tirailler dans la nuit. Feric les descendit d’une courte rafale. Trois autres Chevaliers apparurent, aussitôt abattus par le feu croisé des dizaines de S.S. Feric escalada les quelques marches, enfonça la porte d’une poussée de sa botte ferrée et fit irruption dans la baraque, précédé par sa mitraillette, qui crachait des flammes.
À l’intérieur régnaient la confusion et la terreur. Le quartier des officiers était empuanti comme une brasserie ; des chopes de bière traînaient partout et trois grands tonneaux étaient renversés. Les complices de Stopa avaient tous quitté leur uniforme, les uns n’ayant conservé que leur pantalon, les autres leur chemise ; certains étaient même entièrement nus, à l’exception de leurs bottes. Tous, dans un état de panique alcoolique, couraient en tous sens pour échapper à la grêle de balles, tels des poulets en folie dans une basse-cour. Il y avait en outre une douzaine au moins de femelles qui hurlaient et gémissaient ; ce n’étaient pas de pures humaines mais des bêtes à plaisir, du type de celles que les Dominateurs élevaient pour leur propre compte à Zind – des créatures idiotes, au bassin et aux seins atrophiés, uniquement mues par un irrésistible besoin de copulation.
Feric fit furieusement cracher sa mitraillette dans ce nid de corruption ; il avait conscience que Remler et Waffing étaient à ses côtés, tirant comme des déments, leurs visages crispés de dégoût et de répulsion. Les S.S. s’engouffraient par dizaines dans la baraque, emplissant l’air du rugissement des armes à feu et de l’odeur âcre de la poudre.
Feric aperçut Stag Stopa, vêtu de ses seules bottes, qui tentait de ramasser l’arme d’un Chevalier tombé. Il gratifia le traître d’une rafale dans l’estomac. Stopa hurla, cracha du sang et s’écroula, agité des soubresauts de l’agonie. Feric l’acheva d’une balle dans la tête ; même un traître méritait cette miséricorde.
En moins d’une minute, tout était consommé. Plancher et couchettes disparaissaient sous les cadavres des traîtres et des bêtes à plaisir de Zind. Ici et là, un S.S. abrégeait l’agonie d’un homme d’une courte rafale. Puis ce fut le silence.
Soudain, Remler cria : « Commandeur ! »
Feric fit volte-face et vit que le commandant S.S. tenait à la gorge un homme ensanglanté, encore vivant, et tentait de le dresser sur ses pieds. Apercevant les yeux de la créature moribonde, Feric comprit que ce n’était pas un homme mais un répugnant Dom. La haine glacée qu’exsudait la créature ne permettait aucun doute à cet égard !
Feric s’approcha et abaissa les yeux sur le Dom mourant. Le mépris caractéristique de ces monstres pour tout ce qui était humain flamboya dans les yeux reptiliens, comme une braise qui s’éteint. La créature vit Feric et cracha son défi.
« Que ton fumier t’étouffe, pourriture ! grinça-t-il. Que tes gènes soient dispersés à tous les vents ! » Il toussa en crachant une grande bulle de sang, et expira.
« Vous avez remarqué l’accent, Commandeur ? » demanda Remler.
Feric acquiesça. « Un homme de Zind ! » Il parcourait la pièce jonchée de cadavres de traîtres, la plupart peut-être autant victimes que coupables, qui avaient subi la domination d’un authentique agent de Zind. C’était une bonne chose que d’avoir frappé un grand coup maintenant ! Zind, certainement, devait se préparer à la lutte pour que ces cochons aient ainsi osé s’aventurer ! Le danger était plus proche qu’on ne l’avait imaginé.
« Commandeur ! hurla un S.S. La maison est cernée par les Chevaliers !
— Venez, Waffing », dit Feric, et ils se précipitèrent au-dehors pour se trouver face à une véritable débandade de Chevaliers, les uns en uniforme, les autres à moitié nus, certains armés de fusils, de mitraillettes ou de massues, d’autres sans arme et les bras ballants.
Cependant, à la vue de Feric, la horde dépenaillée tenta d’effectuer un semblant de garde-à-vous. Quelques-uns firent le salut du Parti et crièrent « Vive Jaggar ! », mais la confusion restait totale.
Feric ne mâcha pas ses mots : « Le commandant Stopa et ses officiers étaient des traîtres complices de Zind et ont été exécutés. Le commandant Waffing est désormais le chef direct des Chevaliers du Svastika et de l’armée régulière, en tant que maréchal commandant en chef des forces de sécurité de Heldon. »
Il s’interrompit, le temps que ses paroles se gravent dans les esprits, avant d’annoncer la bonne nouvelle : ceci faciliterait la reprise en main.
« Les Fils du Svastika contrôlent entièrement Heldon, reprit-il. J’ai pris le titre de Commandeur Suprême de Heldon et je gouverne par décret. »
A ces mots, les Chevaliers éclatèrent en acclamations quelque peu désordonnées, mais vigoureuses et enthousiastes. Feric laissa s’écouler quelques minutes. Quand il eut jugé que l’exubérance des hommes s’était suffisamment exprimée, il adressa un signe de tête à Waffing.
« Garde à vous ! » mugit Waffing. Presque instantanément la troupe cessa ses acclamations, se forma en rangées approximatives, claqua les talons et se figea au garde-à-vous.
« Nous avons du pain sur la planche, et plus qu’il n’en faut ! reprit Waffing. Je veux que cette pagaille soit nettoyée, et le camp entier prêt à une inspection rigoureuse dans la demi-heure qui suit. Vive Heldon ! Vive la victoire ! Vive Jaggar ! »
La réponse fut un salut massif d’une précision toute militaire et un chœur de « Vive Jaggar ! », auxquels ne manquaient ni ferveur ni puissance. Le Nouvel Âge était né ; le Svastika régnait sur Heldon. La menace intérieure avait été écartée une fois pour toutes, et la nation apparaissait unie derrière le Parti.