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Avant de lire la suite, Abigaël constata que le message datait du 21 juin, en début d’après-midi. Elle n’avait que de vagues souvenirs de cet après-midi-là. Les combles, chez Gisèle… Les têtes de carnaval… La chaleur étouffante… Elle s’était réveillée le 22 au soir. Entre les deux, le trou noir.

« Bonjour, Abigaël,

Je m’appelle Ghislain Lopez, passionné de cryptographie. Je suis tombé par hasard sur le message crypté que vous avez posté il y a quatre mois sur le forum. Celui-ci m’a interpellé et, parce que j’aime relever les défis, je me suis penché dessus… »

Elle le lut jusqu’au bout. Le chiffre-livre… Un ouvrage, des pages qu’on utilisait comme des repères… Les nombres du code qui ne dépassaient jamais 48… Elle eut soudain un déclic : elle pensa à la collection de bandes dessinées de son père. Était-il possible qu’Yves ait utilisé XIII pour coder son fameux message ? Tout pouvait-il être aussi simple, aussi évident, et se résoudre grâce à cet internaute ?

Abigaël se précipita dans la chambre de Frédéric, tira les deux caisses rangées sous le lit avec une curieuse impression de déjà-vu, et qui, à peine saisie, s’échappait de sa mémoire. Elle avait déjà fait ce geste, inscrit quelque part dans ses neurones.

Elle fouilla parmi les objets de son père mais ne trouva pas les albums de bandes dessinées. Pourtant, elle était certaine de les avoir mis là et avait dit à Frédéric de ne surtout pas les vendre à son marché aux puces. Les avait-il déplacés ? Elle chercha dans la bibliothèque, en vain. Regarda partout autour. Les objets, les meubles. Souleva la manche de son sweat pour vérifier la présence des brûlures.

Où se nichaient ces fichues bandes dessinées ? Elle revint lire le message de Ghislain Lopez. Si elle avait vraiment reçu ce mail le 21 juin, où était-il passé ? Il avait disparu de sa boîte de réception. Était-ce Frédéric qui l’avait supprimé ?

Abigaël fit un douloureux et inutile effort de mémoire. Dans son cahier de rêves, elle relut son dernier songe avec attention. « Il y avait devant moi une valise pleine de drogue… » « Cocaïne… » Abigaël ne se souvenait plus de rien, à peine d’avoir rêvé. C’était comme si tout s’effaçait progressivement de sa mémoire. Comme si ce rêve, dans quelques jours, ne lui appartiendrait plus. « Le bruit des avions… » « Une tour de contrôle rouge et blanche, juste devant, entre les arbres. »

Et si elle avait déjà lu le mail de Lopez, compris le code de son père et réussi à décrypter son message ? Et si c’était la réalité ? Et si elle était réellement allée dans ce bois pour y déterrer une valise pleine de drogue, le 21 ou le 22 juin ? Mais dans ce cas, ne se serait-elle pas fait un tatouage ou une brûlure pour en garder la trace ?

Elle enrageait de ne disposer d’aucun moyen de vérifier. Aucune possibilité de s’assurer que ça avait vraiment existé.

Au claquement de la porte de la salle de bains, elle supprima le message de l’internaute et revint sur les pages Internet. Frédéric se planta derrière elle. Sa peau sentait bon, et il avait lissé ses cheveux noirs en arrière.

— Tu peux y aller, la place est libre.

Il l’enlaça. Abigaël sentit les poils de ses avant-bras se dresser. C’était comme si un signal d’alarme s’était déclenché en elle.

— Tu as trouvé quelque chose dans le passé des parents ?

— Peut-être que oui. Un point commun géographique, entre 1990 et 2000. Le père d’Arthur était directeur d’une DDASS à Bordeaux. La colonie était à une centaine de kilomètres, tout comme Montauban, la ville où la mère d’Alice a fait ses études d’infirmière.

— Freddy serait passé par l’établissement de Benjamin Willemez à cette époque-là ?

— Ça correspondrait bien à son profil. Un enfant sans repères, sans base familiale fixe. Un enfant de la DDASS.

— Et toi, là-dedans ?

— Je ne sais pas. Je cherche un centre du sommeil dans les Pyrénées, ce qui créerait un nouveau point commun. J’ai toujours cette image incrustée dans ma tête.

Frédéric se dirigea vers la cuisine.

— Je vais préparer une tisane. Il est tard, il faut qu’on récupère un peu. Demain, à la première heure, on se penche là-dessus.

Abigaël se leva et, avant de se rendre dans le couloir, demanda :

— Au fait, tu sais où sont les bandes dessinées de mon père ?

Frédéric avait la main plongée dans un placard.

— Je les ai vendues, avec tous les vieux objets d’Yves que tu m’as donnés, comme le sextant. Pourquoi ?

— Je t’avais dit de ne pas les vendre !

Frédéric écarquilla les yeux, des sachets de tisane dans les mains.

— Tu plaisantes ? Tu ne m’as jamais dit une chose pareille, bien au contraire : tu voulais t’en débarrasser parce qu’elles appartenaient à ton père, justement. Bon sang, Abigaël, même ça, tu ne te le rappelles pas ?

Malgré ses mains qui tremblaient, Abigaël essaya de sourire. Frédéric ne la lâchait pas des yeux.

— Excuse-moi, j’avais oublié…

Elle se rendit à la salle de bains et ferma la porte à clé, chancelante. Elle appuya ses deux mains sur le lavabo, la tête entre les épaules, convaincue que Frédéric lui mentait.

74

Enfermée dans la salle de bains, Abigaël leva les yeux vers l’armoire à pharmacie fermée. Sortit la clé du tiroir, déverrouilla, ouvrit la porte et la poussa sans prendre garde à bien l’enfoncer. Cette dernière finit par se rouvrir au bout de quelques secondes. Combien de fois Abigaël avait-elle retrouvé cette porte entrouverte, pourtant certaine de l’avoir correctement fermée ? Combien de fois avait-elle mis cela sur le compte de sa mémoire, de ses rêves ?

Et si Frédéric avait fourré son nez là-dedans ? Et si…

Non, elle ne pouvait pas y croire. Il ne s’agissait que de terribles coïncidences. Pourquoi Frédéric lui mentirait-il pour les bandes dessinées ? Était-il possible qu’elle ait, encore une fois, tout imaginé ?

Elle resta longtemps immobile, le regard rivé sur les flacons de Propydol. Cette drogue utilisée par son père à son insu pour l’endormir avant l’accident. Ce médicament capable, à l’instar de la drogue du violeur, de provoquer des trous noirs si on en prenait une trop grande quantité.

Et si Frédéric l’avait droguée, lui aussi ?

Non, elle déraillait. Dans quel but aurait-il fait une chose pareille ? Il l’avait sortie de l’ornière, aidée à remonter la pente, avait sacrifié son temps afin qu’elle puisse simplement vivre. Et il l’aimait, l’aimait vraiment. Sans lui, elle ne s’en serait jamais tirée.

Mais Abigaël n’en démordit pas, pensant à ces dernières semaines où sa mémoire l’avait abandonnée, où rêves et réalité s’étaient confondus. Les réveils inopinés dans une salle d’attente, ou sur la plage… Les journées complètes qui disparaissaient de sa tête. L’impression que la vérité lui échappait chaque fois qu’elle l’approchait d’un peu trop près.

Dans la pharmacie, encore deux flacons neufs en stock, et un autre entamé. Elle hésita longuement avant de s’emparer de ce dernier, de vider le contenu dans le lavabo puis, avec le compte-gouttes, de le remplir d’eau à peu près au niveau d’origine. Son geste lui faisait mal mais… elle voulait être certaine.

Elle inscrivit, sur la notice de la boîte de Dafalgan, le contenu du flacon « 237 gouttes, le 23 juin », la replia et la cacha au fond de son emballage. Remit le flacon de Propydol bien en évidence dans l’armoire. Referma et replaça la clé dans le tiroir.

Soudain, la poignée tourna. Abigaël sursauta.