— Messire ambassadeur, nous n’avons jamais eu besoin de bombes, et rien ne laissait prévoir qu’il n’en serait pas toujours ainsi. Nous serions capables d’en fabriquer, bien sûr, si le temps ne nous était pas compté.
— Je ne vois qu’une solution, soupira Rigo. Nous devons opérer une diversion pour libérer l’entrée du tunnel et permettre à vos artificiers de faire leur travail. Il faut aller vite, avant que les monstres ne se décident à lancer une attaque massive.
— Une diversion ? Alverd Bee tourna vers Rigo son long visage mélancolique sur lequel se lisaient un peu de méfiance et beaucoup d’espoir. Comment ferez-vous ?
— Si je le savais !
Le maire secoua la tête, découragé.
— Notre affaire se présente bien mal. Comment tout cela finira-t-il ?
Naturellement, Rigo ressentit cette réaction comme un défi à son intelligence et à son courage. Il considéra tous ces hommes sans imagination, que rien ne prédisposait au combat et qui semblaient prêts à s’incliner devant la « fatalité des événements », l’excuse des âmes faibles. Il haussa le ton.
— Si l’épidémie ne peut être enrayée, il se pourrait bien que cette planète soit le dernier rivage de l’humanité, et ses habitants les derniers survivants de l’espèce. Ils méritent peut-être que vous leur laissiez une chance de vendre chèrement leur vie.
Alverd Bee soutint son regard sans émotion. La séance fut levée, le conseil municipal quitta la pièce. Rigo se tourna vers Roald Few.
— Faites descendre la population dans les étages souterrains. Rassemblez des volontaires et distribuez-leur des armes. Les couteaux-laser feront l’affaire, à défaut d’autre chose.
— Ce sera fait. Nous disposons d’un rempart naturel, le Montebello, derrière lequel nous disposerons nos défenses.
— Faites évacuer les vaisseaux stationnés dans le port. Dites aux équipages de veiller à la fermeture de toutes les issues et postez des sentinelles. Ces vaisseaux pourraient bien nous être utiles par la suite. Où se trouve votre centrale électrique ?
— Au dernier sous-sol. Il faudra qu’ils nous tuent tous avant de l’atteindre.
— Messire ambassadeur ?
— Qu’y a-t-il, Sebastien ?
— Un moine voudrait avoir un entretien avec vous. Le grand manitou de la Fraternité en personne.
— Comment s’appelle-t-il ?
— Jhamlees Zoe. Il insiste pour vous parler de toute urgence.
— Je puis lui accorder trois minutes, pas davantage.
— Il vous attendra dans la pièce voisine. Vous y serez tranquilles.
Le Révérend adopta d’emblée une attitude péremptoire.
— Messire Yrarier, veuillez me communiquer les renseignements que vous avez recueillis concernant la propagation de l’épidémie. J’aurais dû vous convoquer depuis longtemps.
Rigo le prit de haut.
— Au nom de quelle autorité formulez-vous cette exigence ?
— L’autorité suprême, celle du Saint-Siège. On m’a donné l’ordre d’entrer en contact avec vous. Désormais, nous serons amenés à collaborer.
— Pour ma part, je n’ai reçu aucune consigne à votre sujet. Le Hiérarque avait insisté au contraire sur le caractère confidentiel de la mission qu’il me confiait.
— Messire Yrarier, votre oncle est décédé peu après l’entrevue à laquelle vous faites allusion, déclara le Révérend sur un ton plus suave. Le nouveau Hiérarque, Cory Strange, m’a fait parvenir un message précis, voici plusieurs mois.
— Un nouveau Hiérarque… murmura Rigo. Que n’a-t-il pris ses fonctions plus tôt, cela m’aurait évité de me trouver embarqué dans cette galère ! Il haussa les épaules. Même si je refusais de vous répondre, il vous suffirait d’interroger le premier venu pour en savoir aussi long que moi. Sachez donc que l’épidémie s’est tenue à l’écart de la Prairie. Par conséquent, c’est bien ici qu’il faudra chercher l’antidote. Je ne puis rien vous dire de plus, je ne suis pas médecin.
Rigo regardait avec perplexité ce visage lisse, d’une couleur inconnue, sur lequel le soulagement s’inscrivait avec outrance. Le Révérend sortit son mouchoir, s’essuya le front.
— Messire ambassadeur, vous avez toute ma reconnaissance.
Là-dessus, il sortit avec précipitation. Quand la porte fut refermée, Rigo remarqua sur le sol un papier qui avait dû s’échapper de la poche de Jhamlees Zoe lorsque celui-ci avait tiré son mouchoir. Il le ramassa et, sans hésitation, entreprit la lecture d’une lettre qui commençait par ces mots : « Cher Nods, mon vieil ami…»
— Rigo…
Cette fois, c’était bien elle, les traits tirés dans un visage de neige.
— Persun m’a prévenu de ton arrivée. As-tu vu Stella ?
— Quelques instants seulement. Rillibee est demeuré auprès d’elle. Le Docteur Bergrem a laissé entendre que sa convalescence risquait d’être longue.
Rigo acquiesça. Le moment n’était pas encore venu d’aborder la pénible question des séquelles qui risquaient de gâcher la vie de Stella. Les reproches dont il s’accablait ne constituaient pas une réparation. Il tendit la lettre dont il venait d’achever la lecture.
— Le supérieur du Monastère est venu me soutirer des renseignements au sujet de l’épidémie. Cette longue missive est signée de Cory Strange, le nouveau Hiérarque. Voici un témoignage accablant sur l’évolution de la politique du Saint-Siège. L’Oncle Carlos était un renégat, c’est entendu, mais il ne se serait jamais abaissé à ces projets criminels.
Marjorie parcourait les lignes d’un regard stupéfait.
— Qu’allons-nous faire ? demanda-t-elle enfin. Même si un vaccin était découvert, ils ont l’intention d’abandonner à leur sort les neuf dixièmes de la population ! Peuvent-ils se le permettre ?
— Je n’en sais rien et pour tout dire, j’ai d’autres soucis en tête. La menace que les Hipparions font peser sur la Zone Franche. Combien sont-ils ? Nous ne pouvons pourtant pas les tuer tous !
Marjorie avait replié la lettre ; elle la fit disparaître dans l’une de ses poches de chemise, dont elle boutonna le rabat.
— Nous n’y parviendrons pas, et d’ailleurs ce n’est pas souhaitable, dit-elle. Au terme de leur développement, certains d’entre eux se transforment en renards, ces êtres presque incorporels qui sont le meilleur de la Prairie. Frère Mainoa ne vous a donc rien expliqué ?
Rigo la dévisageait avec attention. Dans quel égarement la fatigue et la peur allaient-ils l’entraîner ?
— Que nous le voulions ou non, il sera nécessaire d’en supprimer quelques-uns, fit-il doucement. Ce sera eux ou nous, Marjorie.
— J’en suis consciente. On m’a parlé de la diversion que tu voudrais tenter pour libérer l’entrée du tunnel. Essayons toujours. Les chevaux nous serviront d’appât.
Tout d’abord, il ne comprit pas. Elle précisa : les Hipparions haïssaient les chevaux ; ils ne résisteraient pas au désir de se lancer à leur poursuite. En principe, les chevaux étaient plus rapides sur terrain plat. Entre la forêt et la colline s’intercalaient des champs et des pâturages qui formaient autour de la Zone Franche un circuit de plusieurs dizaines de kilomètres. Cela laisserait beaucoup de temps aux artificiers.
Rigo n’avait pas d’autre tactique à proposer. Il se laissa convaincre, sachant qu’ils avaient peu de chances, les uns et les autres, d’effectuer un tour complet.
Au petit jour, ils se rassemblèrent dans la grange aménagée en écurie. Aucun d’entre eux ne parlait. Chacun savait ce qu’il avait à faire et les mots étaient devenus inutiles. Ils étaient quatre. Rillibee, trop médiocre cavalier, avait été écarté malgré son insistance.
Rigo, le visage serré, sella son cheval favori, El Dia Octavo. Marjorie montait Don Quijote. Tony avait choisi Blue Star et Sylvan avait préféré Her Majesty à Millefiori, d’humeur trop imprévisible. Celle-ci devait donc rester en arrière, en compagnie de Irish Lass.