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— Essaies-tu de me faire croire que tu ne serais pas venue sans la prière de Rowena ? Essaies-tu de me faire croire que tu ne te souciais pas de ce garçon ? Que tu n’étais pas amoureuse de lui…

Ce n’était pas avec d’aussi blessantes intentions que Rigo s’était mis en quête de sa femme. D’un commun accord, ils avaient décidé, le Père Sandoval et lui, que l’heure ne convenait ni aux récriminations ni aux blessures d’amour-propre. Rigo s’attendait vaguement à ne retrouver de Marjorie que son cadavre et il s’était apprêté au chagrin. Frustré de sa peine autant que de ses bonnes intentions, le dépit avait pris le dessus.

Marjorie choisit de ne pas répondre à ces minuscules insinuations.

— Sebastien est mort, se contenta-t-elle d’annoncer. Kinny a perdu l’un de ses enfants. Persun Pollut n’est vivant que par miracle et il devra vraisemblablement renoncer à son art, le bras droit est perdu.

La honte empêcha Rigo de répondre. Elle s’était transformée en silence et ce dernier en colère dirigée contre lui-même. Marjorie s’éloigna en direction de la sortie. Son mari lui emboîta le pas.

— J’ai passé de nombreuses heures avec Lees Bergrem, confia Marjorie, oublieuse de l’incident. Elle parla à voix basse, un chuchotement, jetant des regards méfiants autour d’elle. Lees lui avait recommandé la plus grande discrétion. Elle pense être sur la bonne voie. Ses premières études sont très concluantes mais elle doit les valider par expérimentation directe et cela ne peut être fait sur la Prairie. Elle expédie tout son travail sur Semling. Là-bas, ils pourront procéder à des tests pratiques et fabriquer l’antidote rapidement.

— Fabriquer ? Rigo eut une moue dubitative. Il s’agirait donc d’un vaccin ?

Marjorie secoua la tête et se rapprocha encore un peu plus de son mari ; à le serrer presque, un bras passé autour de lui, les yeux pleins des larmes de l’exaltation.

— Non, non, Rigo, pas un vaccin… Je crois vraiment que nous tenons quelque chose.

À son tour, Rigo esquissa une tentative de rapprochement. Mais Marjorie s’était déjà éloignée.

Elle ne désirait rien ajouter de plus qui serait prématuré par rapport aux travaux que les gens de Semling devaient conduire.

— Attendre. Ni Roald, ni Kinny n’eurent droit à plus de détails. N’en souffler mot à quiconque avant que nous ayons recueilli les premières réactions de Semling. Ne faire naître aucune espérance que les faits viendraient cruellement démentir. Ce serait pire que tout.

Marjorie et Lees Bergrem passèrent ensemble le troisième jour qui suivit l’envoi sur Semling des spéculations du docteur. Ce jour-là on saurait, là-bas, si les victimes de l’épidémie continuaient à dépérir ou si, au contraire, leur état s’améliorait.

Le quatrième jour, à midi, la réponse de Semling parvint à Lees Bergrem. Quelques heures après avoir reçu les premiers soins, les malades allaient déjà un peu mieux.

— Il est temps de le faire savoir, maintenant.

Marjorie riait de plaisir, pleurait de joie, riait et pleurait.

Elle se précipita sur le grand-com et appela, en tout premier lieu, frère Mainoa. Le vieil homme était mort quelques jours auparavant, dans les bras de l’un de ses chers renards.

Marjorie comprit à ce moment une partie de ce que Lui avait tenté de faire partager.

19

— Mission accomplie, proclama Marjorie avec entrain ; une tâche nous a été confiée, aujourd’hui elle est exécutée et nous n’allons plus tarder à en recueillir les bénéfices.

La jeune femme, Rigo et le Père Sandoval dégustaient un café terrien de grand arôme dans le restaurant d’Alverd Bee. Autour d’eux, le Faubourg commençait à se relever de ses ruines, les premiers signes de la renaissance voisinaient avec les ultimes séquelles du deuil. Marjorie en avait terminé avec la mort et ses cortèges, elle ne voulait plus songer qu’au renouveau.

— En êtes-vous bien sûre ? questionna le Père Sandoval, soulignant à dessein ce ton réservé qu’il utilisait pour parler à Marjorie ces derniers temps, je ne demande qu’à être convaincu.

— Écoutez-moi dans ce cas, répliqua Marjorie. Ses relations avec le prêtre s’étaient très nettement dégradées, au point que quelque chose d’irrémédiable les séparait. Le Père Sandoval ne lui pardonnait pas de s’être affranchie de son rôle d’épouse et de mère, même si des conséquences positives pouvaient résulter de ses incartades. De la même façon, il ne pouvait pardonner au Père James. Il s’était longuement entretenu avec Rigo de ces deux rebelles : son épouse et son neveu. Rigo et le prêtre hésitaient encore sur la conduite à tenir, en proie à des sentiments contraires, et Marjorie désirait, d’une certaine manière, leur venir en aide.

« Je peux au moins vous faire état des conclusions de Lees Bergrem. Elles n’ont plus rien de confidentiel.

— Ce serait un bon début, en effet, admit le Père Sandoval. Mal à l’aise, il donnait l’impression de ne pouvoir se dépêtrer de sa tasse, jouant nerveusement avec elle.

Marjorie adopta le ton et l’attitude d’une écolière appelée à réciter sa leçon.

— Tout ce qui vit dans l’univers, affirme Lees Bergrem, participe d’une répartition à peu près égale de molécules négatives et positives. Il n’y a pas de raison particulière qui rendrait compte de ce phénomène, c’est comme ça et pas autrement. Certaines de ces molécules, qu’elles soient négatives ou qu’elles soient positives, sont indispensables à différentes formes de vie. L’une de ces molécules est l’alanine-positive. On la trouve partout dans l’univers et la plupart des cellules humaines ne sauraient s’en passer.

« Ici, sur la Prairie, gît un virus spécifique qui, à un moment quelconque de son processus de reproduction, donne naissance à une enzyme au contact de laquelle l’alanine-positive se transforme en alanine-négative. Disons pour simplifier que l’alanine-positive est la forme « normale » de la molécule tandis que l’alanine-négative serait un peu son double inversé, son double au miroir dont la réalité ne serait, partout ailleurs que sur la Prairie, qu’une pure hypothèse d’école. Mot pour mot, c’est ce que prétend Lees et je crois l’avoir bien écoutée.

« Le virus, au terme de milliers et de milliers d’années d’un développement auquel rien ne s’opposait, est devenu d’une consternante banalité sur la Prairie. Il est intégré aux cellules vivantes du moindre brin d’herbe, de la plus insignifiante feuille d’arbre. Lorsque meurent les végétaux ainsi contaminés, l’alanine-négative est libérée dans l’atmosphère et, en quantité, elle devient aussi courante que l’alanine-positive. Nous sommes là au cœur du problème, Rigo. Au point essentiel. Dans la cohabitation habituelle des deux variétés d’alanine. Nous ne pouvons respirer, boire, ne serait-ce que ce café, manger quoi que ce soit sans absorber l’une et l’autre forme de d’alanine. Sans oublier le virus qui ne disparaît pas pour autant.

« À la seconde même où nous posions le pied sur la passerelle du vaisseau qui nous amenait de la Terre, Rigo, nous étions contaminés. Le virus est partout. En un clin d’œil nous en étions imprégnés. Pour se reproduire ainsi infiniment, le virus a besoin d’une sorte de “partenaire”, une mère nourricière, dirons-nous. L’alinine-négative remplit cette fonction. Ainsi le virus, en donnant naissance à l’enzyme transformatrice de l’alanine-positive en alanine-négative, crée lui-même les conditions de sa propre reproduction puisque l’alanine-négative constitue le “terreau” dont il a besoin. Le virus, en quelque sorte, travaille sur deux fronts en même temps.

« Le processus d’agrégation virus-alanine-négative est quasi instantané sur la Prairie puisque l’alanine-négative y existe en très grandes quantités. Sur Terre, par exemple, il est infiniment plus lent, l’alanine-négative ne s’y rencontrant que de manière accidentelle. Cette seule raison explique le ralenti avec lequel l’épidémie s’y est propagée. Nous comprenons alors pourquoi l’épidémie est absente de la Prairie. Le virus transforme l’alanine-positive dont nous avons besoin pour vivre en alanine-négative qui nous est néfaste mais l’une et l’autre sont en surplus et les deux s’équilibrent. Par contre, ailleurs, l’alanine-positive massivement transformée disparaît et l’épidémie se répand. Nous vivons ici dans un processus continu et permanent de contamination-immunisation, nous survivons donc. Sur Terre, lorsque la personne contaminée meurt, les cellules libèrent le virus, il se propage et va continuer ailleurs son processus de transformation mortel de l’alanine. Tout devient source nouvelle d’infection, l’eau qui sert à laver les malades, les pansements…