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— Pas ici ? demanda Rigo.

— Non. Sur la Prairie le virus ne tue pas puisque les deux formes d’alanine s’équilibrent. À la mort des cellules humaines, le virus meurt également. Ainsi les voyageurs qui séjournent sur la Prairie, ou même ceux qui ne font qu’y transiter, sont immunisés contre l’épidémie. Tout en n’en sachant rien.

Le Père Sandoval était en retard d’une question et puisqu’il était à l’origine de ce long exposé scientifique, il lui fallait intervenir.

— Quel est le rôle des chauves-souris dans cette histoire ? demanda-t-il.

— Lees prétend que les chauves-souris n’ont pas besoin d’alanine pour vivre, ni sous une forme, ni sous une autre. L’alanine est un acide aminé parmi les autres et il se trouve que les chauves-souris s’en passent fort bien. Par contre le sang des animaux ou des hommes qu’elles mordent en contient, en conséquence elles en absorbent. L’alanine est conservée à l’abri dans le corps de la chauve-souris. Après la mort, lorsque la chauve-souris se dessèche puis s’effrite, elle libère l’alanine accumulée. Elle est donc un excellent agent de transmission de l’épidémie… ailleurs que sur la Prairie.

— Nous ne savons toujours pas d’où viendrait la solution, crut pouvoir persifler le Père Sandoval qui trouvait sur le visage buté de Rigo une incitation à épancher sa propre mauvaise humeur. Il était difficile de ne pas se réjouir de voir l’épidémie enfin combattue, il restait regrettable que cette découverte soit née de conditions déplorables.

— La solution ? Marjorie joua la surprise. Il me semblait qu’elle n’aurait pu échapper à votre sagacité. De grandes quantités d’alanine-négative doivent être dispersées partout où l’épidémie existe de manière à rééquilibrer le phénomène d’inversion. Les savants de Semling pensent que c’est réalisable.

Le Père Sandoval prit l’air songeur. Marjorie s’attendit au coup de pied de l’âne.

— Très simple en effet, si simple, en paroles tout au moins, que l’on peut se demander pourquoi les Arbai, si avisés à ce qu’il paraît, n’y ont point songé. Le Père Sandoval se refusait toujours à concéder aux Arbai le degré de civilisation que Marjorie leur prêtait. La sainte doctrine ne prévoyait pas de place dans l’univers pour d’autres enfants de Dieu.

— Peut-être sont-ils morts trop vite. Plus vite que nous. Nos amis renards n’ont…

— Vos amis renards ? Marjorie ! protesta Rigo d’une voix hargneuse, les chevaux ne suffisent donc plus à ton bonheur ?

Calmement Marjorie soutint le regard de son mari, négligeant son emportement.

— Ne t’emballe pas, Rigo. Ambassadeur de la Terre sur la Prairie, tu es également accrédité auprès des renards. Ce ne sont pas des animaux.

— Il ne vous appartient pas d’en décider, répliqua le Père Sandoval, gagné par la colère lui aussi. Cette question regarde l’Église au premier chef. Les renards peuvent, en effet, être intelligents et n’être que des animaux ; il n’y a rien d’incompatible. Je vous mets solennellement en garde contre de telles chimères et plus encore contre des relations irréfléchies avec eux. Ne soyez pas téméraire.

— En garde ! Me mettre en garde ? Marjorie n’en croyait pas ses oreilles.

— Je vous le répète, Marjorie. Craignez l’excommunication. Ne persistez pas dans l’erreur.

Animée d’une froide colère, Marjorie fixa sur le prêtre un regard terrible. Le Père Sandoval rougit, pâlit, rougit de nouveau. Et Rigo n’était pas en reste. Elle devinait bien que ces deux-là n’avaient cessé de comploter dans son dos, à la sauvette, sans faire l’effort de comprendre quoi que ce soit. Ce fut trop. Son esprit, généralement soucieux de compromis, se révolta.

Sa décision était prise.

Elle répondit par un éclat de rire à leurs menaces.

— Rigo, je suppose que tu partages le point de vue du Père Sandoval ?

Rigo ne put répondre. Sa colère parlait pour lui, il était livide.

Marjorie se leva, repoussa calmement sa chaise, s’inclina légèrement.

— Vous, tous les deux… Oui, vous deux, ne comptez plus me revoir. Jamais plus.

Elle les planta là, les laissant macérer dans leur colère, puis dans leur stupéfaction.

Rigo n’eut qu’une pensée alors qu’il regardait s’éloigner son épouse sans même la voir et sans que Marjorie prit la peine de se retourner une seule fois. Une pensée, maintenant que le petit bon Damfels était mort, qu’est-ce que Marjorie pouvait bien manigancer…

Mon Père ?

Les deux hommes levèrent les yeux, arrachés à leur méditatif et rancunier silence. Le Père James se tenait debout à côté d’eux. Le Père Sandoval acquiesça sèchement.

— Je viens prendre congé, dit le jeune prêtre en proie à une visible émotion.

— Vous souvenez-vous bien de nos conversations ? demanda l’aîné.

— Parfaitement, mon Père. Et je suis d’autant plus sincèrement désolé de constater que vous refusez de considérer mon point de vue. Je sens que vous vous trompez, et en conscience je ne puis…

— Vous n’oubliez alors que votre devoir d’obéissance !

Le jeune prêtre refusa cet argument d’une légère dénégation de la tête et poursuivit :

— Ma conscience ne peut me permettre d’hésiter. Je suis venu ici pour connaître mon devoir face à l’épidémie et à la lutte qui va s’engager pour la réduire. Avant de mourir, frère Mainoa m’a dit sa conviction que nous en viendrions à bout. Avec l’aide des renards… En années terrestres, frère Mainoa était plus que centenaire, le saviez-vous ? Suis-je stupide… Pourquoi vous en seriez-vous soucié ? C’était un homme merveilleux. Il aurait tellement désiré être là aujourd’hui.

— Vous retournez donc à la forêt ? Malgré mes mises en demeure ?

— En effet. Mon premier devoir d’obéissance est envers ma conscience, c’est pour cela que je suis prêtre. Je suis, au surplus, parfaitement d’accord avec Marjorie. Une tâche immense nous attend.

Rigo n’en pouvait plus, sa colère explosa.

— Quelle tâche ! Immense, voyez-vous ça ! De bonnes paroles, des enfantillages envers les habitants de la Prairie, prendre soin des veuves et des orphelins…

— Ni veuves, ni orphelins, oncle Rigo, poursuivit le Père James, laissant deviner ce qu’il pensait de la dérision calamiteuse de son oncle. Les renards constituent la première espèce intelligente que l’homme ait rencontrée dans l’espace, peut-être la seule à tout jamais. J’ai déjà pris des contacts avec notre Église en exil sur Shafne. En dépit de ce que le Père Sandoval peut prétendre, j’ai la conviction que nos supérieurs trouveront utile et nécessaire d’établir des relations amicales avec les renards. Un moyen peut-être inédit de nous sauver nous-mêmes. Marjorie pense la même chose. Vous savez…