Выбрать главу

— Non, je ne sais pas, répondit Rigo. Elle ne m’honorait plus guère de ses confidences ces derniers temps !

Le jeune prêtre réfléchit un moment.

— Cela ne me surprend pas, après tout, oncle Rigo, vous-même l’avez beaucoup négligée. Elle m’a avoué qu’elle devait souffrir du « fléau Arbai ».

— Le fléau Arbai ?

— Le trop-plein de conscience morale, à un degré insupportable ; au point qu’il vous plonge dans le malheur. Il est possible que je me trompe, je ne fais qu’exprimer ma propre vision des choses.

Le Père James s’inclina et s’en fut, laissant les deux autres épiloguer sans fin sur ce qu’il convenait de faire ou de penser, sachant parfaitement qu’ils ne sauraient penser et faire mieux que recommencer les mêmes erreurs.

Ni Marjorie ni le Père James ne changèrent d’avis. Et ce fut sans eux qu’un beau jour un vaisseau spatial quitta la Prairie pour la Terre.

Ils restèrent seuls en face de responsabilités dont ils avaient bien pris la mesure. Elles seraient beaucoup plus lourdes que tout ce à quoi ils pouvaient s’attendre.

20

La cité des arbres vivait au rythme ralenti d’interminables saisons. Le printemps avait fini par laisser la place à un été qui parut longtemps éternel avant d’abandonner à son tour les lieux à un automne qui n’en finissait plus. Lentement, très lentement, on se dirigeait vers l’hiver. Les jours se succédaient dans une nonchalante tranquillité. Les hôtes de la cité savaient qu’ils devraient bientôt abandonner la forêt mais toute décision se trouvait toujours reportée. Quelques personnes attendaient une occasion propice, d’autres n’attendaient rien.

Le soleil illuminait le sommet des arbres. Parfois, rarement, le vent fraîchissait. La plupart du temps, il était encore assez chaud pour autoriser une station prolongée en plein air, avec un livre, ou avec une lettre…

Cher Rigo,

Tu me demandes une fois encore de retourner sur Terre en compagnie de Tony. Sur ce dernier point, Tony te donnera lui-même sa réponse. Depuis ton départ, j’ai déjà eu l’occasion à maintes reprises de te rappeler et de te préciser les raisons qui me retiennent sur la Prairie. Lettre après lettre, j’avais l’espoir qu’un jour tu m’aurais enfin comprise. Il est sans doute un peu vain de répéter sans arrêt les mêmes choses, d’autant que ce sont exactement celles que je t’avais exposées de vive voix lors de notre dernière rencontre. L’automne, ici, tire à sa fin. Cela veut dire qu’il y a déjà plusieurs années que tu as quitté la Prairie. Après tout ce temps, mesure ma surprise devant ton insistance. D’où peut-elle bien venir ?

À travers la fenêtre, Marjorie aperçut Rillibee Chime de retour sur l’esplanade après une excursion dans les arbres. D’autres jeunes moines de la Fraternité Verte demeuraient dans les sommets. Marjorie pouvait les entendre chanter une tyrolienne approximative. Les moines plus âgés, sous la houlette de frère Laeroa, se tenaient dans la salle du chapitre, plus loin parmi les arbres. La Fraternité Verte s’était miraculeusement remise de l’apocalypse qui, un moment, l’avait anéantie. La Prairie en avait besoin. Qui prendrait soin des jardins, si les frères disparaissaient ?

— Les feuilles commencent à se rétracter, certaines sont déjà tombées, l’hiver arrive, expliquait Rillibee à Stella. Les bestioles qui vivent dans les arbres ne vont plus tarder à les abandonner et le percement des terriers va commencer. Il n’y a pas de meilleur signe avant-coureur de la proche venue de l’hiver.

Stella leva le nez de son livre. Son visage avait retrouvé son éclat d’antan et conservait encore quelque chose de la fillette qu’elle avait été. C’était une jeune fille, maintenant, si différente de l’insupportable gamine.

— Les petits animaux à fourrure creusent des terriers également ? Cela avait l’air de la choquer.

— Eux aussi, répondit Rillibee en se baissant pour l’embrasser. Au-delà de la passerelle végétale, à une fenêtre, deux visages apparurent, deux jeunes filles qui mimaient en riant le bruit des baisers, taquineries puériles qui dénotaient pourtant les progrès accomplis.

— Voulez-vous retourner à vos leçons ! les gronda Rillibee.

Obéissantes, les deux jeunes filles disparurent.

— Elles progressent de jour en jour, affirma Stella, Janetta réapprend à lire, lentement mais sûrement, quant à Dimity, elle a cessé de se débarrasser de ses vêtements à chaque instant. Un double miracle.

— Ton frère est un sacré professeur.

— Les renards sont de bons professeurs veux-tu dire, reprit Stella. Janetta et Dimity connaissent même quelques bribes de leur langue. J’aimerais pouvoir communiquer avec eux…

— Et Marjorie, comptes-tu lui reparler un jour ?

Stella eut une moue dubitative.

Marjorie revint fixer sa feuille de papier et soupira. Non, Stella n’était pas encore prête mais l’idée avait déjà fait un bout de chemin.

— Et me parler à moi ? demanda Rillibee.

— À toi ? Bien sûr que je le veux, minauda Stella.

— Que comptes-tu faire de ton après-midi ?

— Aller dire bonjour à frère Mainoa. Bientôt il sera si définitivement seul.

— Tu as raison, allons-y, approuva Rillibee. Il lui tendit la main et, enlacés, ils traversèrent la passerelle, s’arrêtant à chaque pas, s’émerveillant de tout ce qu’ils voyaient.

Marjorie retourna à sa lettre.

Je te sais gré de m’avoir tenue informée des derniers événements survenus au Saint-Siège. Nous avions déjà entendu dire que le Hiérarque avait été renversé durant son absence et que le Saint-Siège lui-même avait été largement détruit. La dernière fois que Rillibee s’est rendu au Faubourg, il a entendu dire que le Saint-Siège n’était plus qu’une coquille vide et que les trompettes des anges décorant les dômes ne résonnaient plus que dans le vide. Il a aussi appris que l’équipage de l’Israfel, réfugié sur une planète désolée, avait été décimé par l’épidémie. Sans doute ramenaient-ils le virus de la Prairie. Je me souviens de ce jeune soldat qui nous gardait à l’hôtel… Quelle pitié.

— Arrêtons-nous !

Marjorie reconnut la voix de sa fille. Elle pencha les yeux sur l’esplanade. Obéissant, Rillibee se tenait immobile à côté de Stella.

— Pourquoi veux-tu t’arrêter ? demanda-t-il quand même.

— Regardons passer les deux amoureux Arbai, laissons-leur la place.

Stella, Rillibee et Marjorie dévoraient des yeux le spectacle offert par ces deux amants revenus d’un passé si lointain. Ils étaient si étroitement enlacés qu’un œil non exercé ne pouvait deviner qu’une seule silhouette.

— Comment s’appellent-ils ? demanda Stella, dans un murmure.

— Tu le sais aussi bien que moi.

— J’ai oublié.

— Ce qui s’apparenterait le plus au nom du garçon serait Ssanther et pour ce qui concerne la jeune fille, disons, Usswees.

Des experts de Semling et de Shafne avaient fait le voyage jusqu’à la cité des arbres pour enregistrer la langue Arbai et la transcrire en mots approximatifs. Selon eux, les hologrammes pouvaient fonctionner encore un siècle environ si l’on en jugeait d’après les projecteurs découverts dans d’autres cités Arbai. Ainsi, les unes après les autres, les énigmes posées par la lointaine civilisation disparue seraient résolues…

La Prairie se lance dans quelques innovations : les renards sont maintenant déterminés à reprendre leur vie en main. Des villages surgissent, protégés par des barrières à énergie solaire contre les Hipparions et les catiminis. Les moines de la Fraternité aménagent des jardins autour de ces villages, de même qu’ils sont au travail à Opal Hill. Le renouveau y est à l’œuvre et, en splendeur, il pourrait bien étonner le grand Snipopean lui-même. Les renards partagent mon sentiment, la beauté est l’un de nos biens les plus précieux et elle doit être préservée. En aucune circonstance et quels que soient les drames du passé, nous ne saurions la négliger. Aussi Klive renaîtra, de la même façon que Opal Hill.