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Opal Hill, Klive, la Prairie dans sa magnificence… Les souvenirs assaillaient Marjorie. Elle se souvenait aussi d’une autre beauté, une beauté que Snipopean n’aurait pu comprendre, lui qui n’avait pas dansé avec les renards.

Marjorie se reprit. Cette lettre allait occuper ses dernières heures et ce qui devait être accompli le serait. Elle avait tout préparé, même son léger bagage.

Sur l’esplanade, Stella tirait Rillibee par la manche. Ils se dirigèrent vers la tombe de Mainoa. Cernée d’un parterre d’herbe moelleuse, elle recevait force offrandes, des fruits en particulier.

Marjorie se redressa face à un panneau mural dû à l’art de Persun Pollut. Le premier sculpté avec sa seule main gauche ; maladroit encore, pourtant le second promettait déjà beaucoup mieux. Persun était un véritable artiste à qui la Prairie ne pouvait offrir sa juste place. Sur une autre planète, il serait possible de remplacer son bras droit par clonage. Le pauvre Persun était tellement désemparé que l’énergie lui manquait pour songer à quitter la Prairie. Plus tard, peut-être.

Son écritoire à la main, Marjorie sortit retrouver Stella et Rillibee. Plusieurs hologrammes l’accompagnèrent. La langue des Arbai enfin traduite, leurs actions s’expliquaient mieux. Face à la violente confrontation avec le mal que les Hipparions leur avait imposée, ils décidèrent de mourir. Marjorie portait leur deuil, mais comment leur adresser le moindre reproche ? Leur excellence les tenait au-dessus de la conception habituelle du bien. Rillibee devait être l’auteur de cette forte maxime. Cher Rillibee, tellement dévoué à Stella.

Marjorie les retrouva à côté de la tombe de Mainoa.

— Comment se porte notre ami aujourd’hui ? demanda-t-elle.

Stella se pencha pour mettre un peu d’ordre dans le fouillis des offrandes et écarter quelques fruits abîmés.

— Il va rester bien seul, dit-elle.

— Rien n’est moins sûr. Je suis convaincue au contraire que les renards le visiteront souvent cet hiver, répondit Marjorie.

— Que faites-vous avec cette écritoire ? demanda Rillibee, vous rédigez vos souvenirs ?

— Ce n’est qu’une lettre. Rigo me pose les mêmes éternelles questions ; il insiste tellement pour que je retourne sur Terre.

— Le Père James pense que par cette correspondance inutile Rigo essaie de recueillir des éléments pouvant conduire à l’annulation de votre mariage.

Un instant Marjorie parut soucieuse, puis elle chassa ces sombres pensées d’un éclat de rire.

— Je n’y avais pas songé, Rillibee, c’est possible en effet. Le Père Sandoval ne doit pas le lâcher une seconde. Les lois sur la Terre ont peut-être changé et Rigo aurait la possibilité de fonder une nouvelle famille. Mais il y a notre mariage ! Quoi qu’il en soit, c’est la dernière lettre…

Marjorie haussa distraitement les épaules, soutenant avec calme le regard de Rillibee.

— Vous êtes toujours décidée à…

— Il s’agit moins d’une décision au sens ordinaire du terme que de l’accomplissement d’une promesse qui ne me laisse pas le choix. Ma vie durant, je me suis toujours efforcée de tenir mes promesses.

— Dis à Père que Rillibee et moi allons avoir un enfant. Dis-le-lui bien. Nous l’appellerons Joshua. Ou Miriam.

Joshua. Miriam. La part sacrée de la vie de Rillibee. Avec cet enfant, avec ce prénom, Rillibee forçait le destin. Il retournait à la lumière de ses origines. Cela, elle ne le dirait pas à Rigo. Il ne pourrait pas comprendre.

Un doux ronronnement naquit au-dessus de leurs têtes. Un renard. Marjorie répondit par le trille habituel. Au même instant, dans le pré voisin, un cheval hennit. Il répondait lui aussi.

— As-tu vu le nouveau poulain ? demanda Stella tout à trac.

— Ce matin la mère et le bébé se portaient à merveille, acquiesça Marjorie. Tous nos chevaux sont en excellente forme d’ailleurs. Les renards ont repris leurs conversations avec les poulains, cette impression de conscience lucide qui émane de leur regard en cette circonstance est extraordinaire. Le petit de Blue Star est le sosie de Don Quijote. Alverd Bee est dans tous ses états…

— Vous lui avez promis le poulain ? demanda Rillibee.

— En effet. Mais je crois qu’il a d’autres soucis en tête. Quelques Hipparions ont fait leur apparition non loin de la zone interdite de Klive. Le maire veut diriger personnellement l’expédition.

Marjorie s’assit et jeta un regard résigné à son écritoire. Le Père James était certainement dans le vrai. Toutes ces questions de Rigo ne devaient avoir pour but que d’établir son apostasie.

— Tony travaille depuis longtemps avec Janetta et Dimity, je vais le relever, annonça Rillibee. Elles ne recouvreront jamais entièrement leurs esprits, même si d’énormes progrès ont été réalisés. Nous en sommes tous convaincus maintenant. Pourquoi Tony persiste-t-il ?

— Il est têtu, aussi têtu que je le suis moi-même, répondit Marjorie. Tony vous aurait-il fait ses confidences à propos de ses intentions…

Elle ne put achever sa phrase, l’émotion soudain était trop forte.

— Il retournera sur Terre, poursuivit pourtant Rillibee. Il a bien pesé le pour et le contre et il a pris le parti d’y retourner. Jusqu’à plus ample informé, Stella et Tony sont les seuls enfants que Rigo sera jamais autorisé à avoir. Tony pense qu’aller passer un certain temps à ses côtés est une obligation morale à laquelle il ne peut se soustraire.

Rillibee saisit la main de Marjorie. Il partageait sa douleur et voulait qu’elle le sache.

Enfin, Stella et Rillibee la laissèrent, escaladant la colline. Restée seule, Marjorie s’abîma dans un profond soupir. Elle avait tellement espéré que son fils reste sur la Prairie. L’hiver venu, il se serait installé dans le Faubourg, prenant de l’assurance, s’intégrant à la vie locale. Au printemps suivant, Amethyste bon Damfels se serait installée dans la cité des arbres avec sa mère et sa sœur Émeraude. Marjorie s’était imaginé que Tony et Amethyste… S’il retournait sur Terre, il ne pouvait bien sûr plus en être question. Il était encore si jeune. Ce sentiment d’une obligation morale envers son père l’honorait. Et peut-être ne se trompait-il pas.

Marjorie ouvrit son écritoire et se décida pour un nouveau paragraphe. Rigo recherchait des preuves de son égarement ? Qu’à cela ne tienne…

Tu n’as pas besoin de me rappeler à mes devoirs religieux, Rigo, je ne les oublie pas… Ensemble nous sommes venus sur la Prairie, dans un tel état d’inconsistance. Sur Terre, j’étais parfaitement au fait de mes obligations et respectais les conventions. Contrairement à ce que j’ai pu prétendre, je ne me faisais aucune illusion sur mes activités de « dame de charité ». Pourtant, je persistais. Récemment, je me suis demandé si ce comportement ne s’apparentait pas à celui des aristocrates de la Prairie. Ils montaient les Hipparions et en étaient les esclaves. Je filais doux devant les convenances et en étais l’esclave. J’ai été une enfant respectueuse et je suis devenue une épouse respectueuse. Ma conduite a toujours été celle que me dictaient les normes sociales. Je me confessais régulièrement et m’efforçais de me plier aux avis de mon confesseur. Il m’est arrivé de faire le bien, même lorsque je me sentais coupable de briser l’enchaînement des conventions humaines pour suivre ce qui me semblait être la règle de la charité divine. J’avais foi en mon mari puisque mon devoir m’y obligeait et que je n’aurais pu m’écarter de mon devoir puisque Dieu veillait.