Ce petit événement fut le seul fait marquant de la journée. Rillibee n’avait encore jamais entendu parler ni des acolytes requis, ni du service obligatoire du Saint-Siège. Il enregistra ces informations sans leur accorder plus d’importance qu’elles n’en méritaient à ses yeux.
À son retour à Red Canyon, comme toujours à cette heure, il trouva Miriam dans la cuisine, embaumée par l’arôme des beignets juste sortis du four. Rillibee jeta les bras autour de sa mère et se blottit contre elle, sans s’inquiéter de savoir, pour une fois, si Song ou Joshua risquaient de le prendre en flagrant délit d’enfantillage. Miriam poussa une exclamation étouffée et se dégagea prestement.
— Ce n’est rien, dit-elle en souriant, rien du tout. Une petite plaie au bras. Tu l’as heurtée sans le faire exprès.
Rillibee demanda pardon ; il insista pour voir l’endroit endolori. Une tuméfaction livide s’étendait à la saignée du bras. Sans faire de commentaire, il lui trouva un très vilain aspect. Joshua qui venait d’entrer et regardait à son tour fit la grimace.
— Cela s’est infecté, on dirait. Miriam, je t’en prie, il faut aller au Dispensaire.
— Est-ce tellement urgent ? J’avais l’impression d’un léger mieux.
— Ne dis pas de sottises. Ce n’est sans doute qu’une écharde ; la blessure se sera envenimée faute de soins. Ne tarde plus.
Il lui piqua un baiser sur le bout du nez.
— Quelle barbe ! s’exclama le perroquet. Son intervention déclencha l’hilarité générale. L’incident était clos.
Le lendemain, lorsque le petit garçon rentra de l’école au milieu de l’après-midi, Miriam était absente. Songbird furetait dans les placards de la cuisine, à la recherche de la brioche que leur mère avait faite la veille au soir et soustraite à leur convoitise en prévision du dîner du lendemain.
— Où est donc Maman ? demanda Rillibee.
— Au Dispensaire, tête de linotte. As-tu déjà oublié ?
— Quand sera-t-elle de retour ?
— Quand on en aura fini avec elle ! Si seulement tu pouvais éviter de poser des questions idiotes.
Ouvrant la porte latérale, elle sortit et fit quelques pas afin de scruter du regard le point de fuite de la route. Son frère lui avait emboîté le pas.
— Encore une question, plus débile que la précédente, dit-il. Quand te décideras-tu à grandir ?
— Minus ! riposta Songbird. Cancrelat ! Ce gringalet suce encore son pouce et joue au dessalé !
— Silence ! tonna Joshua depuis le seuil de son atelier. Que je ne vous entende plus l’un et l’autre. Song, as-tu perdu la tête pour oser parler sur ce ton ? Rentre immédiatement et mets le couvert. Toi, Rillibee, file au salon. Je ne veux plus te revoir avant que tu n’aies débarrassé le plancher de tout le fourbi que tu as laissé hier soir. Et n’oublie pas de remettre le tapis en place. Je vais préparer le dîner. Voilà au moins une tâche que votre mère n’aura pas à faire en arrivant.
Les heures suivantes s’étirèrent avec une mortelle lenteur. Par la suite, le silence qui recouvrit alors Red Canyon s’identifia dans la mémoire de Rillibee au prélude du drame à venir. L’après-midi mourait à petit feu, déversant son soleil resplendissant par les grandes fenêtres du salon, allumant de somptueux reflets sur les lattes blondes du plancher dont Joshua était si fier. La veille, Rillibee avait édifié un château féodal, avec remparts crénelés, tours, tourelles, donjon. Il le démonta ainsi qu’il en avait reçu l’ordre, rabattit le tapis, aligna les franges avec soin comme des petits soldats à la parade. Le perroquet s’agitait sur son perchoir ; entre lui et le garçon s’échangea un long regard plein de ressentiment.
— Nom de Dieu, chuchota l’oiseau. Oh, misère de misère !
On aurait presque dit la voix de Miriam.
Assis sur le tapis, Rillibee regardait au-dehors. Peu à peu, il n’aurait su préciser à quel moment, la lumière avait basculé. La nuit entra, légère, au ras du sol. Son estomac criait famine. Il gagna la cuisine, où son père et sa sœur attendaient sans échanger une parole.
— Puis-je avoir quelque chose à manger ? demanda-t-il.
Joshua eut un sourire las.
— Tu as raison, passons à table. Votre mère serait fâchée que nous l’ayons attendue jusqu’à une heure si tardive. Je me demande ce qui peut la retenir.
Ils retournèrent dans le salon. Ils venaient de s’installer et n’avaient encore touché à rien lorsque le voyant s’alluma au-dessus de la porte, signalant que quelqu’un venait de franchir la grille du jardin. Une expression de profond soulagement se peignit sur les traits de Joshua ; toute sa physionomie s’éclaira. Il se leva d’un bond et se hâta d’aller ouvrir.
— Je voudrais parler à Miriam Chime, déclara un inconnu d’une voix forte, sur un ton d’autorité.
— Ma femme est absente, dit Joshua. J’ignore quand elle sera de retour. Il poussa une exclamation de surprise et de colère tandis que l’homme, l’écartant d’une bourrade, pénétrait dans le salon comme en terrain conquis. Où vous croyez-vous ? Qu’avez-vous l’intention de faire ?
— Mon boulot. Chercher jusqu’à ce que je la trouve.
Il était grand, il dépassait Joshua d’une tête. Il avait des mains puissantes et rapaces, des bras musculeux. Sa carrure athlétique était rendue plus impressionnante par l’uniforme blanc aux épaulettes vertes. Un masque lui pendait autour du cou. Après avoir inspecté le salon, il entra dans la cuisine. Il ouvrit les placards, puis la porte donnant sur l’extérieur, jeta un coup d’œil circulaire et la referma. Après avoir fait la visite des chambres, il ressortit. On l’entendit marcher le long de la maison. On l’entendit fouiller l’atelier. Rillibee avait posé ses couverts. Les mains bien à plat sur la table, de part et d’autre de l’assiette, il ne quittait pas des yeux le visage de son père, d’une pâleur effrayante.
Quand l’inconnu eut tout remué de fond en comble, il resta planté au milieu de la cour. Les poings sur les hanches, il contemplait la maison. Il se passa la main dans les cheveux et pria Joshua Chime de le rejoindre un instant. Les enfants eurent beau tendre l’oreille, ils ne saisirent pratiquement rien de leur conversation assourdie et chuchotante. Quelques mots, au passage : « Autorité », « Sanction », « Détention ».
Rillibee s’était tu.
— Je connais la langue de bois des agents du pouvoir, grommela Frère Mainoa. J’ai senti bien des fois la jubilation qu’ils éprouvaient à nous jeter au visage les mots les plus sinistres.
Le silence entre eux menaçait de s’éterniser.
— Comme tu dois souffrir, dit encore le frère.
La gorge nouée, Rillibee se contenta de hocher la tête.
— Quand tu t’en sentiras le courage, tu me raconteras la suite. Nous avons tout le temps.
Le petit appareil poursuivait son vol tantôt rectiligne et tantôt zigzagant dans l’air gorgé de soleil. Il s’écoula un long moment avant que Rillibee ne reprît le fil de son récit.
L’inconnu avait quitté les lieux. Assis devant la cheminée, Joshua demeurait prostré.
— Papa ?
— Pas maintenant, Rillibee. Ne me demande rien. Cet homme était venu chercher Miriam. Dieu sait pourquoi. Et Dieu sait pourquoi elle n’est pas rentrée. Je ne sais rien, vois-tu, rien du tout.
— Qui est-ce ?
— Un fonctionnaire du Service de Santé.
— Saloperie de poisse ! s’écria le perroquet.
Joshua lui lança une cuillerée de soupe à la tomate. Elle le manqua et fit sur le mur une tache rouge dégoulinante.
On ne revit pas l’homme au masque de toute la soirée. Aucun signe de Miriam. Joshua arpentait le salon. Parfois, il s’arrêtait devant le vidéocom, pianotait un numéro sur le clavier. Aucune des personnes avec lesquelles il s’entretint n’avait eu de nouvelles de Miriam, pas plus sa sœur, établie à Rattle Snake, que ses amis de l’atelier de peinture ou de tissage.