Il fut l’heure d’aller dormir. De la fenêtre de sa chambre Rillibee avait, entre les arbres, une échappée de vue sur le désert. L’homme du Service de Santé s’était installé dans son gyroplaneur ; il surveillait la maison, déterminé à ne pas manquer Miriam Chime lorsqu’elle se déciderait à rentrer. Rillibee se mit au lit et pleura toutes les larmes de son corps, en sourdine afin de ne pas alerter Songbird, dont la chambre se trouvait de l’autre côté de la cloison. Puis le sommeil le noya comme une eau sombre.
Un bruit insolite le réveilla, mi-frottement, mi-grattement, non loin de sa tête. Sous le lit ; plus précisément, sous le plancher.
Un moment, le cœur battant, retenant son souffle, il ne fit qu’écouter. Ce sont des vampires, ce sont les dragons de la fable, songea-t-il. La raison l’emporta : que feraient dans une cave des monstres de légende ? L’entrée principale du sous-sol, inutilisé depuis longtemps, se trouvait dans l’atelier, derrière les réserves de bois. On y accédait aussi par une trappe, située sous le lit de Rillibee. Quelqu’un s’était introduit dans la cave et manifestait ainsi sa présence.
La décision du petit garçon fut vite prise. Il se glissa hors de sa chambre ; en tapinois, il alla prévenir son père. Celui-ci déplaça le lit, sans précipitation, sans faire de bruit, en s’y prenant à plusieurs reprises. Quand la trappe fut dégagée, il souleva l’abattant.
Blanche, les cheveux en désordre, Miriam leva vers eux un visage méconnaissable. Elle avait l’air hagard de quelqu’un qui vient de frôler l’épouvante. Ses vêtements étaient déchirés et souillés comme si elle avait dû ramper dans la boue.
— Josh, si tu savais, si tu savais… souffla-t-elle. Mon Dieu, ils voulaient m’envoyer je ne sais où. Ils voulaient m’enlever à vous… Je me suis enfuie par la fenêtre. J’ai couru à perdre haleine. Je suis allée vers le torrent. J’ai rampé dans le lit du torrent. Je suis entrée par la petite porte. Sais-tu combien de temps il m’a fallu pour déblayer l’entrée de la cave ? J’avais si peur que le tas de bois ne s’écroule… Cache-moi, Josh. Empêche-les de me reprendre.
— Ma biche, mon trésor, mon amour. Jamais ils ne te trouveront.
Nouveau silence.
— Ton père l’aimait donc à ce point ? murmura Mainoa.
— Quelle confusion, dans mon esprit, reprit Rillibee. Pourquoi avait-on enlevé ma mère ? Où voulait-on l’envoyer ? Quel crime avait-elle commis pour mériter un tel châtiment ? Je ne posai aucune question et personne ne me fournit la moindre explication. Songbird ne fut pas davantage mise dans le secret. On nous recommanda seulement de ne pas trahir la présence de notre mère. Pour la famille, les amis, pour le reste du monde, Miriam n’était pas rentrée. Elle avait disparu.
Maman et papa avaient regagné leur chambre. Réveillé à l’aube, Rillibee avait écarté les lattes du store. La tache blanche du gyroplaneur était toujours là, à quelque distance au-delà de la lisière de la pinède. Peu après, stupéfait, l’enfant vit l’homme descendre de son véhicule et s’avancer vers la maison. Il courut prévenir ses parents. Miriam n’eut que le temps de réintégrer la cave. Le lit fut remis en place. Joshua enjoignit à son fils de se fourrer sous les couvertures.
— Fais semblant de dormir, et tâche d’être convaincant.
Plusieurs coups violents furent frappés contre la porte. Rillibee enfouit sa tête sous l’oreiller. Les battements de la peur faisaient dans ses oreilles un bruit assourdissant. Le cauchemar le cernait de tous côtés, il faisait rage au-dedans de lui.
À compter de ce jour, maman dormit dans la cave. Papa installa en bas une couchette et bricola un sanitaire chimique. Pendant la journée, si un membre de la famille se trouvait là pour faire le guet, Miriam se faufilait par la trappe de la chambre et vaquait à ses occupations, sans jamais sortir de la maison. Quand les enfants étaient en classe et Joshua retenu à l’extérieur par quelque livraison, elle demeurait dans sa cachette.
Chaque soir, Joshua changeait son pansement. À la fin de la semaine, l’œdème s’était développé, il avait pris un aspect malsain, purulent. Bientôt, tout le bras fut pris, et la lésion continuait de s’étendre vers l’épaule. Miriam souffrait le martyre. Les séances de soin devinrent pour tout le monde un supplice auquel il était impossible de se soustraire. À moins d’être lavée tous les jours et pansée de neuf, la plaie suppurante répandait une odeur épouvantable. L’opération avait lieu dans la cuisine. Songbird tenait la cuvette d’eau tiède. Une fois que Joshua avait nettoyé le bras, Rillibee lui tendait le pansement. Le perroquet glapissait derrière la porte du salon.
— Misère de misère ! Foutue existence.
Personne ne lui prêtait pas la moindre attention.
L’homme en blanc revint à la charge ; il avait amené deux collègues en renfort. À eux trois, ils passèrent la maison au peigne fin. Toutefois, aucun d’entre eux ne songea à regarder sous le lit de Rillibee. Il est vrai que l’espace compris entre le sol et le sommier était juste assez haut pour livrer passage à un gros lézard.
De temps à autre, en l’absence des enfants, alors que Joshua surveillait l’occupant du gyroplaneur, Miriam montait au rez-de-chaussée. L’espace d’une heure ou deux, en dépit de son bras paralysé et de la douleur irradiante, elle affectait une attitude sereine, comme si tout était rentré dans l’ordre. La nuit venue, quand la famille se trouvait à nouveau réunie, elle leur narrait en détail ses activités de la journée, ses impressions. Elle s’enquérait du jardin. Les pommes seraient-elles bientôt mûres pour la récolte ?
— Cela sent l’automne. As-tu remarqué les trembles, Rillibee ? Le feuillage commence à jaunir. D’ici peu, nous le verrons flamboyer. Il dressera sous nos yeux ses colonnes d’or pur, belles à couper le souffle. Quel bonheur !
On s’amusait à composer le menu du dîner suivant, Miriam dictait la liste des emplettes à faire. Tu achèteras ceci et cela, en telle ou telle quantité, disait-elle à Joshua. Songbird, cuisinière improvisée, notait les conseils de sa mère pour la préparation des sauces et des pâtisseries. Rillibee avait été promu marmiton. La vie suivait son cours.
Un soir, alors que Joshua, avec une infinie délicatesse, ôtait le vieux pansement, deux doigts se détachèrent. Miriam fut secouée de haut-le-cœur, elle se courba comme si elle allait vomir. Songbird avait poussé un cri.
— Dans le salon, tous les deux !
De l’index, Joshua leur montrait la porte. Les enfants s’esquivèrent. Songbird sanglotait. Les yeux secs, Rillibee se sentait gagné par un désespoir atroce. Son esprit butait contre toutes les manifestations tangibles du malheur qui le frappait sans pouvoir saisir celui-ci dans sa totalité. Entre le monde et lui allait s’épaississant le sentiment d’irréalité. Ces petits objets blancs dans la main de Miriam, à l’endroit où les doigts auraient dû prendre naissance, c’étaient des os ! De la chair mutilée suintait une humeur grise d’une puanteur qui prenait à la gorge.
Dorénavant, il leur fut interdit d’assister leur père lorsqu’il prodiguait les soins quotidiens à la malade. Puis il leur fut interdit de voir leur mère. Ils pouvaient toujours l’entendre parler et chacun des mots qu’elle prononçait leur entrait dans le cœur. Une fois, une seule, elle éclata de rire, et cette brève explosion de joie leur fit venir les larmes aux yeux. Peu à peu, cette voix leur devint complètement étrangère, comme si Miriam n’était plus la même, comme si quelqu’un d’autre avait pris sa place. Le langage articulé se mua en un gémissement lugubre, une plainte uniforme, semblable à celle que poussent les chiens du désert lorsqu’ils ont été percutés par un véhicule, un lièvre emporté entre les serres d’un épervier.