J’étais impressionnée d’apprendre que cet homme avait été à Nova Roma. Ces deux grands continents de l’autre côté du Grand Océan, ils étaient pour moi aussi lointains que la lune elle-même. Mais évidemment, à l’époque glorieuse de l’Empire de Flavius Romulus, les Romains s’étaient déployés jusque dans les régions les plus reculées du monde.
Je caressai les perles de pierre – la pierre verte était lisse et douce comme de la soie et semblait brûler d’un feu intérieur – puis je mis le collier.
« Egypte, Nova Roma… » Je secouai la tête. « Vous êtes donc allé partout ?
— Oui, presque, dit-il en riant. Ceux qui servent Flavius César finissent par s’habituer aux grands voyages. Mon frère a été à Khitai et dans les îles de Cipangu. Mon oncle est allé au cœur de l’Afrique, au-delà de l’Égypte, là où vivent des hommes velus. Nous sommes à l’âge d’or. L’Empire s’étend fièrement aux quatre coins du monde. » Il sourit et se pencha un peu plus près. « Et vous, madame, avez-vous beaucoup voyagé ?
— J’ai vu Constantinopolis, dis-je.
— Ah, la célèbre capitale, oui. Je m’y suis arrêté en me rendant en Égypte. Les courses à l’hippodrome – une chose unique en son genre, même à Urbs Roma il n’y a pas d’équivalent ! J’ai vu le palais royal : de l’extérieur, bien sûr. On dit que les murs sont en or. Je pense que même la demeure de César ne peut rivaliser.
— J’ai visité l’intérieur une fois, quand j’étais enfant. Je veux dire, à l’époque où régnait encore le Basileus. J’ai vu les halls en or. Les lions en or assis à côté du trône, rugissant et remuant la queue, et les oiseaux en pierres précieuses sur les arbres d’or et d’argent dans la salle du trône, qui ouvraient leur bec et chantaient. Le Basileus m’a donné une bague. Mon père était un parent lointain, vous savez ? Je suis issue de la famille Phokas.
Plus tard j’ai épousé un Cantacuzenos : mon mari aussi avait des liens royaux.
— Ah », dit-il, feignant d’être impressionné, comme si les noms de l’aristocratie byzantine lui disaient quoi que ce soit.
Mais je savais qu’il était toujours condescendant à mon égard. Un empereur détrôné n’a plus rien d’un empereur, une aristocratie déchue impressionne peu.
Et après tout, que lui importait que je sois allée à Constantinopolis ou non – lui qui s’y était déjà arrêté au cours de son voyage vers la fabuleuse Egypte ? Le seul grand voyage que j’avais fait n’était pour lui qu’une étape. Son cosmopolitisme avait quelque chose d’humiliant, mais je suppose que c’était voulu. Il avait vu d’autres continents, ou plutôt d’autres mondes. L’Égypte ! Nova Roma ! Certes, il trouvait quelques compliments à faire sur notre capitale, mais il était évident, d’après son expression, qu’il la considérait inférieure à Rome, inférieure peut-être même aux villes du Mexique et du Pérou et des autres pays exotiques qu’il avait visités au nom de César. L’étendue de ses voyages m’impressionnait. Et nous étions là, nous autres Grecs, coincés dans notre petit royaume qui, à force de se recroqueviller sur lui-même, avait fini par s’effondrer complètement. Et j’étais là, fille d’une ville mineure à la périphérie de ce royaume déchu, pathétique dans sa fierté d’avoir un jour visité notre ancienne capitale alors puissante. Il était en revanche un Romain ; les portes du monde lui étaient ouvertes. Si la grandiose Constantinopolis aux murs d’or n’était qu’une ville de plus à ses yeux, que pouvait représenter notre petite Venetia ? Que pouvais-je bien représenter ?
Je l’ai détesté plus violemment encore. Je regrettais de l’avoir invité.
Il demeurait cependant mon hôte. J’avais fait préparer un magnifique banquet, agrémenté des meilleurs vins et de spécialités que même un Romain ayant autant voyagé que lui ne pouvait connaître. De toute évidence, cela lui plut. Il but et but encore, s’empourprant mais sans jamais perdre le contrôle, et nous avons parlé jusque tard dans la nuit.
Je dois avouer qu’il m’a alors impressionné par sa largeur d’esprit.
Il n’avait rien d’un Barbare. Il avait eu un tuteur grec, comme en ont tous les Romains de bonne famille depuis plus de mille ans. Un vieux sage athénien du nom d’Eukleides qui avait rempli la tête du jeune Falco de poésie, de théâtre, de philosophie et lui avait enseigné les subtilités les plus fines de notre langue ; il lui avait aussi enseigné les sciences abstraites, dans lesquelles nous autres Grecs avons toujours excellé. Ainsi ce proconsul était non seulement à l’aise dans des spécialités romaines comme la science, le génie civil et l’art de la guerre, mais aussi avec Platon, Aristote, les auteurs dramatiques et les poètes, l’histoire de mon peuple jusqu’à l’époque d’Agamemnon… en fait, il était capable d’aborder des sujets que moi-même je ne connaissais que de nom et dont le sens profond m’échappait.
Il parla jusqu’à ce que je ne puisse plus en supporter davantage, et même au-delà. Finalement – nous étions alors au milieu de la nuit et les chouettes lançaient leurs cris nocturnes –, je le pris par la main et le guidai vers mon lit, ne serait-ce que pour mettre un terme au flot continu de paroles dont il m’abreuvait tels les torrents du Nil.
Il alluma une bougie dans la chambre. Nos vêtements quittèrent nos corps comme par évaporation.
Il me prit dans ses bras et m’allongea sur le lit.
Je n’avais jamais été aimée par un Romain. Juste avant qu’il ne m’embrasse, j’éprouvai une soudaine bouffée de mépris pour lui et ceux de sa race, car j’étais convaincue que sa brutalité latente ressurgirait, que toute cette brillante éloquence dont il avait fait preuve n’avait été qu’une façade et qu’il pouvait désormais me posséder comme les Romains possèdent tout ce qui se trouve sur leur chemin depuis plus de mille cinq cents ans. Il me subjuguerait, il me coloniserait. Il serait violent, rude et maladroit, mais il arriverait à ses fins, comme tous les Romains, puis il se lèverait et me quitterait sans dire un mot.
Je me trompais, comme je m’étais trompée à tout point de vue à propos de cet homme.
Son toucher était celui d’un Romain et non d’un Grec. À savoir qu’au lieu de s’insinuer en moi par quelque moyen biaisé, par quelque ruse, gauchement, il s’est montré franc et direct. Mais sans jamais être maladroit. Il savait ce qu’il avait à faire, et il s’y appliqua ; et lorsqu’il lui fallut apprendre quelque chose, comme cela arrive à n’importe quel homme lors de la première fois avec une nouvelle compagne, il savait quelles questions poser et comment s’en inspirer. Je compris enfin ce que les femmes voulaient dire en déclarant que les Grecs font l’amour comme des poètes et les Romains comme des ingénieurs. Ce que j’ignorais jusqu’à présent, c’est que les ingénieurs ont parfois des talents dont les poètes sont dépourvus, et qu’un ingénieur est parfaitement capable de se faire poète, mais ne réfléchirait-on pas à deux fois avant de traverser un pont construit par un poète ?
Nous sommes restés ensemble jusqu’au petit matin, à rire et à discuter quand nous n’étions pas enlacés. Ensuite, n’ayant pas dormi, nous nous sommes levés et avons traversé, nus, le hall jusqu’aux bains où nous nous sommes joyeusement lavés, puis toujours nus, nous sommes sortis dans l’aube naissante. Nous sommes restés côte à côte, sans rien dire, regardant le soleil se lever au-dessus de Byzance et commencer son voyage quotidien vers Rome, vers la mer d’Occident, vers Nova Roma, jusqu’à la lointaine Khitai.
Plus tard, nous nous sommes habillés et avons déjeuné de vin, de fromage et de figues, puis j’ai fait préparer des chevaux pour lui faire faire un tour de la propriété. Je lui montrai les oliviers, les champs de blé, le moulin et son ruisseau, les figuiers aux fruits abondants. C’était une belle journée, le temps était doux, les oiseaux chantaient, le ciel était dégagé.