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Plus tard, alors que nous déjeunions dans le patio donnant sur le jardin, il me dit : « Cet endroit est merveilleux. J’espère que dans mes vieux jours, je pourrai prendre ma retraite dans une résidence comme celle-ci.

— Vous devez bien en avoir une dans votre famille, dis-je.

— Plusieurs. Mais, je ne pense pas qu’elles soient aussi reposantes que celle-ci. Nous autres Romains avons oublié de vivre tranquillement.

— Tandis que nous autres, issus d’un peuple sur le déclin, pouvons nous permettre le luxe d’un peu de tranquillité ? »

Il me fixa étrangement. « Vous considérez-vous comme un peuple sur le déclin ?

— Ne jouez pas les naïfs, Quintus Pompeius. Vous n’avez plus besoin de me flatter à cette heure. Bien sûr que nous le sommes.

— Parce que vous n’êtes plus une puissance impériale ?

— Évidemment. Il fut un temps où les ambassadeurs de Nova Roma, Bagdad, Memphis et Khitai nous rendaient visite. Pas ici à Venetia, j’entends, mais à Constantinopolis. Aujourd’hui, les ambassadeurs ne vont plus qu’à Rome ; seuls les touristes visitent les villes grecques. Et les proconsuls romains.

— Vous avez une bien curieuse vision du monde, Eudoxia.

— Qu’entendez-vous par là ?

— Vous assimilez la perte de l’Empire à votre déclin.

— Ce n’est pas votre avis ?

— Si cela devait arriver à Rome, oui. Mais Byzance n’est pas Rome. » Il me regardait très sérieusement. « L’Empire d’Orient était une sottise, une distraction, une grande erreur qui, d’une manière ou d’une autre, a réussi à durer un millier d’années. Cela n’aurait jamais dû se produire. La lourde tâche de diriger le monde a toujours été dévolue à Rome ; nous l’acceptons comme notre devoir. Il n’y a jamais eu besoin d’un Empire d’Orient.

— Alors, selon vous, ce fut une terrible erreur de la part de Constantinus ?

— Absolument. C’était alors une mauvaise période pour Rome. Tous les empires ont leurs moments de faiblesse, même le nôtre. Nous nous étions trop étendus et nos fondations tremblaient. Constantinus avait ses propres problèmes et trop de fils querelleurs. Il pensait que l’Empire était devenu trop difficile à diriger tel qu’il était, il fit donc construire la capitale d’Orient et laissa les deux moitiés de l’Empire s’éloigner l’une de l’autre. Le système a fonctionné un certain temps – non, je dois le reconnaître, des centaines d’années – mais quand l’Orient a commencé à perdre de vue que son système politique était hérité des Romains et à comprendre qu’il était bel et bien grec, son destin a été scellé. L’anomalie que représentait un Empire grec ne pouvait survivre au monde moderne. Elle aurait même eu du mal à survivre dans l’ancien. L’expression même, un Empire grec, est une contradiction. Agamemnon n’avait pas d’empire : ce n’était qu’un chef de tribu qui avait du mal à faire respecter son autorité au-delà de Mycènes. Et combien de temps l’Empire athénien a-t-il duré ? Combien de temps le royaume d’Alexandre est-il resté soudé après sa mort ? Non, non, Eudoxia, les Grecs forment un peuple merveilleux et le monde entier leur doit bon nombre d’accomplissements, mais mettre en place et maintenir un gouvernement sur une grande échelle n’est pas dans leurs cordes. Et cela ne l’a jamais été.

— Vous croyez vraiment ? dis-je, d’une voix guillerette. Comment se fait-il alors que vous ayez été incapables de nous battre durant la guerre civile ? Le César Maximilianus ne s’est-il pas rendu au Basileus Andronicus, l’Occident cédant devant l’Orient et non le contraire ? Permettez-moi de vous rappeler que nous avons régné sur le monde pendant deux cents ans. »

Falco haussa les épaules. « Les dieux voulaient donner à Rome une leçon, c’est tout. Une fluctuation de plus. Une punition pour avoir divisé l’Empire. Il nous fallait cette petite leçon d’humilité afin de ne pas reproduire ce genre d’erreur à l’avenir. Vous nous avez battus loyalement à l’époque de Maximilianus et vous avez régné, comme vous dites, pendant deux cents ans, pendant que nous apprenions à être une puissance de second rang. Mais la situation était impossible. Il est dans la volonté des dieux que Rome règne sur le monde. Il n’y a aucun doute là-dessus. C’était vrai à l’époque de Carthage, c’est encore vrai aujourd’hui. C’est pourquoi l’Empire grec s’est effondré sans qu’une deuxième guerre civile ait été nécessaire. Et voilà où nous en sommes. Un procureur romain occupe le palais royal de Constantinopolis. Et un proconsul romain celui de Venetia. Bien que, dans l’immédiat, il se trouve dans la résidence de campagne d’une ravissante dame de Venetia.

— Vous êtes sérieux ? Vous pensez vraiment que vous êtes le peuple élu ? Que l’Empire romain existe par la volonté des dieux ?

— Absolument. »

Il était réellement sincère.

« La Pax Romana serait donc un cadeau de Zeus ? Ou, devrais-je dire, de Jupiter ?

— Oui. Sans nous le monde serait plongé dans le chaos. Par les dieux, madame, vous croyez peut-être que nous aimons passer nos vies à jouer les administrateurs et les bureaucrates ? Vous ne croyez pas que je préférerais me retirer dans une résidence comme celle-ci et passer mes journées à chasser, pêcher et m’occuper de ma ferme ? Mais notre peuple a compris le sens de gouverner, et nous sommes donc dans l’obligation de le faire. Oh, Eudoxia, Eudoxia, vous nous prenez pour des êtres bestiaux dont le seul plaisir est d’accumuler les conquêtes par plaisir, sans comprendre que nous le faisons parce que c’est notre tâche, notre fardeau, notre travail.

— Je compatis. »

Il sourit. « Ne suis-je vraiment qu’un être bestial ?

— Bien sûr. Tous les Romains le sont. »

Il est resté avec moi cinq jours durant. Je pense que nous n’avons pas dormi plus de dix heures en tout. Puis il m’annonça qu’il devait rentrer sur Venetia où son travail l’attendait et prit congé de moi.

Je restai seule, avec matière à cogiter.

Je ne pouvais, bien entendu, accepter sa thèse selon laquelle les Grecs étaient incapables de gouverner et que Rome avait reçu quelque mandat divin pour régner sur le monde. L’Empire d’Orient s’était étendu sur une vaste partie du monde connu au cours de ces premiers siècles – la Syrie, l’Arabie, l’Égypte ainsi qu’une bonne partie de l’Europe occidentale jusqu’à Venetia même, qui n’est qu’à un jet de pierre d’Urbs Roma – nous avons travaillé durement et sommes devenus prospères, comme l’attestent encore les richesses des grandes villes byzantines. Et quelques années plus tard, lorsque les Romains commencèrent à trouver leurs cousins grecs un peu trop puissants à leur goût, ils essayèrent de réaffirmer la suprématie de l’Occident, entraînant une guerre civile de cinquante ans qui nous vit largement vainqueurs à la sortie. Deux siècles d’hégémonie byzantine s’en étaient suivis, une période difficile pour l’Occident alors que les navires marchands byzantins commerçaient avec les villes prospères d’Asie et d’Afrique. Au bout du compte nous avons fini par atteindre nos limites, je suppose, comme le font finalement tous les empires, ou peut-être la prospérité nous avait-elle rendus trop passifs, toujours est-il que les Romains sont sortis de la léthargie dans laquelle ils végétaient depuis deux siècles et ont ébranlé notre empire. Ils sont peut-être la grande exception à la règle : leur empire perdurera peut-être réellement jusqu’à la fin des temps, comme il l’a fait depuis mille cinq cents ans, avec quelques occasionnelles « fluctuations », pour reprendre les termes de Falco, venant contrarier leur domination. C’est ainsi que nos territoires ont été progressivement réduits par l’inexorable puissance du destin de Rome à de vulgaires provinces romaines, comme jadis à l’époque d’Augustus César. Mais nous avons eu notre heure de gloire. Nous avons gouverné le monde aussi bien que les Romains.