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C’est du moins ce dont j’essayais de me convaincre. Mais à y repenser, je savais bien que ce n’était pas le cas.

Certes, nous autres Grecs, pouvons comprendre le sens de la grandeur. La splendeur ou les fastes impériaux. Mais les Romains savent gouverner au quotidien. Falco avait peut-être finalement raison : nos deux malheureux siècles d’empire, interrompant la domination romaine, n’avaient été qu’une anomalie de l’Histoire. Car, aujourd’hui, l’Empire d’Orient n’était plus qu’un souvenir et la Pax Romana s’étendait sur des milliers de kilomètres carrés ; du haut de sa colline à Rome, l’empereur César Flavius Romulus régnait sur un royaume comme le monde n’en avait jamais connu. Les Romains étaient présents dans les régions les plus reculées de l’Asie ou de l’Inde, leurs navires naviguaient jusqu’aux nouveaux et fascinants continents de l’autre côté de l’hémisphère, de nouvelles inventions faisaient leur apparition – les livres imprimés, des armes capables d’envoyer des missiles sur de très grandes distances et autres miracles – et nous autres Grecs en étions réduits à contempler de nos villes vaincues notre gloire passée, à boire notre vin en relisant Homère et Sophocle. Pour la première fois de ma vie, je voyais en mon peuple une race mineure, élégante, charmante, cultivée mais insignifiante.

Comme j’avais détesté mon beau proconsul ! Et quelle revanche pour lui !

Je suis restée à Istria deux jours de plus avant de rentrer en ville. Un cadeau m’attendait de la part de Falco : une fine pièce d’ivoire sculpté représentant une curieuse maison et une femme aux traits délicats assise, l’air songeur, sous un saule pleureur près d’un lac. Le billet qui l’accompagnait disait qu’elle provenait de Khitai, qu’il l’avait achetée dans la région de Bactria, sur la frontière indienne. Il ne m’avait pas dit avoir aussi été à Bactria. Quand je songeais aux voyages qu’il avait entrepris au service de Rome, j’en avais le vertige : tant de voyages, tant de périples épuisants. Je l’imaginais collectionnant ce genre de petits trésors au gré de ses voyages, pour ensuite les distribuer à ses conquêtes dans d’autres pays. Cette idée me mit dans un tel état que je manquai de me débarrasser de cette pièce d’ivoire. Mais je changeai aussitôt d’avis et la rangeai dans mon cabinet parmi les autres curiosités, à côté de la déesse égyptienne en pierre.

C’était maintenant à son tour de m’inviter à dîner chez lui et – je suppose – de passer la nuit avec lui dans le lit jadis occupé par les Doges. J’ai patienté une semaine, mais aucune invitation n’arriva. Ce qui me renforçait dans la conviction que j’avais qu’il était un homme aux multiples conquêtes. Je l’avais peut-être surestimé. Après tout, c’était un Romain. Il avait obtenu ce qu’il voulait de moi ; il pouvait désormais passer à de nouvelles aventures, à de nouvelles amours.

Je me trompais, une fois de plus.

Un jour où mon impatience s’était muée en colère et que j’enrageais de m’être ainsi laissé utiliser, abandonnant le peu de considération que j’avais fini par avoir pour lui après son séjour chez moi, je décidai de parler à mon oncle Demetrios. « Est-ce que tu as vu ton proconsul romain récemment ? lui ai-je dit. Serait-il malade ?

— En quoi cela peut-il bien t’intéresser, Eudoxia ? »

Je le fusillai du regard. Après m’avoir littéralement jetée dans les bras de Falco pour servir ses propres intérêts, Demetrios n’avait aucun droit de se moquer de moi de la sorte. Je lui répondis d’un ton sec : « La courtoisie voudrait qu’il me rende une invitation au palais, mon oncle. Non que j’accepterais – pas dans l’immédiat. Mais il devrait tout de même être conscient de l’offense qu’il me fait.

— Suis-je censé aller le lui dire ?

— Tu ne dois rien lui dire du tout. Rien. »

Demetrios me lança un sourire entendu. Mais je savais qu’il ne dirait rien. Il n’avait aucun intérêt à m’humilier aux yeux de Pompeius Falco.

Les jours passèrent. Puis vint enfin un billet de Falco, écrit dans un grec élégant comme l’étaient tous ses billets, me demandant si j’étais libre pour lui rendre visite. Je fus tout d’abord tentée de refuser. Mais on ne peut dire non à ce genre d’invitation de la part d’un proconsul. Et, de toute manière, je savais bien que j’avais envie de le revoir. J’avais même très envie de le revoir.

« J’espère que vous me pardonnerez de ne pas m’être montré très attentionné, dit-il. Mais j’ai eu de grosses préoccupations ces dernières semaines.

— Je n’en doute pas », dis-je, d’un ton sec.

Son visage s’empourpra. « Vous avez parfaitement le droit d’être fâchée contre moi, Eudoxia. Mais les circonstances en ce moment sont pour le moins particulières. Il y a eu de grands bouleversements à Rome, vous savez. L’empereur a remanié son cabinet. Des hommes importants ont été évincés ; ce fut pour d’autres leur heure de gloire.

— Et en quoi cela vous concerne-t-il ? Faites-vous partie de ceux qui ont été évincés, ou est-ce votre heure de gloire ? À moins que tout cela ne me regarde pas.

— Un de ceux à profiter de ce remaniement est Gaius Julius Flavillus. »

Le nom ne me disait rien.

« Gaius Julius Flavillus occupait la fonction de Premier Flamen. Il est aujourd’hui Premier Tribun. Ce qui représente une promotion considérable, comme vous le savez peut-être. Il se trouve que Gaius Flavillus est un homme de Tarraco, comme l’empereur, comme moi-même. C’est aussi le cousin de mon père. Il a été mon protecteur pendant toute ma carrière. Il semblerait – des messagers ont fait la navette entre Venetia et Rome ces dernières semaines – que j’ai été moi aussi promu, comme une faveur du nouveau Tribun.

— Promu, dis-je, d’une voix creuse.

— Oui. Je viens d’être transféré à Constantinopolis comme nouveau procurateur de la ville. C’est le poste le plus élevé de l’ancien Empire d’Orient. » Ses yeux brillaient d’autosatisfaction. Puis son expression changea. Elle fit place à une sorte de tristesse, de tendresse. « Madame, vous devez me croire lorsque je vous dis qu’en recevant cette nouvelle, j’ai éprouvé des sentiments mitigés, et tous n’étaient pas forcément heureux. C’est un grand honneur que l’on me fait. Pourtant, si cela n’avait tenu qu’à moi, je n’aurais pas quitté Venetia aussi tôt. Nous venons à peine de nous rencontrer et, à mon immense regret, nous devons déjà nous séparer. »

Il prit ma main dans la sienne. Il semblait sur le point de verser une larme. Il semblait sincère, ou était un bien meilleur acteur que je ne l’imaginais.

Je me sentis brusquement engourdie.

« Quand partez-vous ? demandai-je.

— Dans trois jours.

— Ah. Trois jours.

— Au cours desquels je vais être très occupé. »

Vous pourriez toujours m’emmener avec vous à Constantinopolis, songeai-je aussitôt à dire. Il y aurait certainement une petite place pour moi dans l’immense palais de l’ancien Basileus, votre nouvelle demeure. La chose était bien évidemment impossible. Un Romain en pleine ascension tel que lui ne souhaiterait pas s’encombrer d’une femme byzantine. Une maîtresse byzantine, peut-être. Mais il n’avait que faire de maîtresses désormais. Il était temps pour lui de faire un mariage de raison et de passer à la prochaine étape de son ascension. Il occuperait certainement le siège de procurateur à Constantinopolis à peine plus longtemps que celui de proconsul à Venetia ; son destin le ramènerait à Rome d’ici peu. Il y deviendrait Flamen, puis Tribun, peut-être même Pontifex Maximus. S’il menait bien sa barque, il pourrait même peut-être un jour devenir empereur. Peut-être serais-je alors invitée à Rome pour y revivre des moments passés. Mais je ne risquais pas de le revoir d’ici là.