« Puis-je passer la nuit avec vous ? » demanda-t-il, une pointe d’incertitude dans la voix, craignant peut-être que je refixse. Mais, bien sûr, je n’ai pas refusé. La chose eût été grossière et mesquine de ma part ; et de toute façon, je le désirais. Je savais que c’était là ma dernière chance.
Ce fût une nuit de vin et de poésie, de larmes et de rires, d’extase et d’épuisement.
Puis, il est parti, m’abandonnant à ma petite vie provinciale tandis qu’il allait rejoindre Constantinopolis et la gloire qui l’y attendait. Un grand cortège de gondoles l’accompagna le long du canal jusqu’à ce qu’il atteigne la mer. On disait qu’un nouveau proconsul devait arriver à Venetia d’un jour à l’autre.
Falco me laissa un cadeau d’adieu : les pièces de théâtre d’Aeschylus, un magnifique livre relié, imprimé, une de ces dernières inventions dont on est très fier à Rome. Ma première réaction fut celle du mépris. Comment pouvait-il m’offrir cette chose fabriquée par une machine au lieu d’un manuscrit relié à la main ? Et, comme cela m’était arrivé si souvent au fil des jours passés avec cet homme si difficile à cerner, je dus remettre en question mon jugement et admirer ce que j’avais a priori jugé vulgaire et bon marché. Le livre était une merveille en son genre. Plus encore : il était le symbole d’une ère nouvelle. Refuser celle-ci ou lui tourner le dos eût été une pure sottise.
C’est ainsi que j’ai appris à bonne école à apprécier la puissance de Rome et l’insignifiance des puissants de jadis. Notre belle Venetia n’était qu’une étape pour lui. Constantinopolis et sa grandeur impériale le seraient aussi. C’était une leçon de taille : j’avais été introduite aux us et coutumes de Rome et des Romains, et à quel prix, car je comprends aujourd’hui, plus que je n’aurais pu le faire avant, qu’ils sont tout et que nous, malgré notre belle éducation et notre délicatesse, nous ne sommes rien.
J’avais sous-estimé Quintus Pompeius Falco sur tous les plans ; comme j’avais sous-estimé son peuple. Comme nous l’avons tous fait, ce qui explique pourquoi ils dominent de nouveau le monde, du moins une grande partie, et nous ne pouvons que sourire et nous incliner en espérant obtenir leurs faveurs.
Il m’a écrit à plusieurs reprises. J’en déduis que j’ai fait une certaine impression sur lui. Il parle avec tendresse, même si c’est avec une certaine réserve, des moments que nous avons passés ensemble. Il ne parle pas, en revanche, de me faire venir à Constantinopolis.
Mais peut-être le ferai-je un jour, quoi qu’il arrive. Ou peut-être pas. Tout dépendra du nouveau proconsul.
2543 A. U. C. : Se familiariser avec le dragon
J’étais arrivé au théâtre à neuf heures ce matin-là, une demi-heure avant l’heure fixée, car je ne savais que trop bien à quel point César Demetrius pouvait se montrer impitoyable avec ceux qui manquaient de ponctualité. Mais visiblement le César était arrivé encore plus tôt. Je tombai sur Labienus, son garde du corps et compagnon de beuverie, traînant devant l’entrée du théâtre ; en me voyant approcher il me gratifia d’un rictus : « Tu en as mis du temps ! dit-il. Tu as fait attendre César.
— J’ai une demi-heure d’avance », répondis-je sèchement. Nul besoin de faire preuve de tact avec quelqu’un comme Labienus – ou plutôt Polykrates, comme je dois l’appeler depuis que César nous a tous affublés de noms grecs. « Où est-il ? »
Labienus indiqua la porte d’entrée d’un geste de la main et tendit son majeur en l’agitant par trois fois vers le ciel. Je me suis éloigné en clopinant sans lui adresser la parole jusqu’à l’intérieur du théâtre.
À ma grande consternation, j’aperçus la silhouette de Demetrius César dans la rangée la plus haute du théâtre, contrastant avec le bleu intense de ce ciel matinal. Cela faisait moins de six semaines que je m’étais cassé la cheville au cours d’une partie de chasse au sanglier avec le César à l’intérieur de l’île ; comme j’avais toujours mes béquilles, marcher et a fortiori grimper des marches étaient pour moi un véritable calvaire. Mais il était là, tout en haut.
« Enfin te voilà, Pisander ! cria-t-il. Il était temps. Dépêche-toi ! J’ai quelque chose de très intéressant à te montrer. »
Pisander. Depuis l’été dernier il avait décidé de tous nous affubler de noms grecs. Julius, Lucius et Marcus perdirent leur honnête consonance romaine pour devenir Eurystheos, Idomeneos et Diomedes. Moi qui m’appelais Tiberius Ulpius Draco, j’étais devenu Pisander. Ces noms grecs étaient la dernière lubie que César partageait avec sa cour – sous l’insistance de son père impérial – ici en Sicile ; on imaginait qu’allaient suivre l’obligation de se coiffer à la mode grecque avec ses pommades coiffantes, de porter les costumes traditionnels grecs et finalement, d’adopter la pratique grecque de la sodomie. Enfin, les Césars s’amusent comme ils peuvent ; et cela ne m’aurait pas dérangé outre mesure s’il m’avait choisi un nom héroïque, Agamemnon, Odysseus, que sais-je ? Mais Pisander ? Pisander de Laranda était l’auteur de cette magnifique fresque historique, les Mariages héroïques des dieux, et j’aurais apprécié que César me nommât en pensant à lui, puisque je suis moi-même un historien. Il y a aussi, plus loin dans notre histoire, le Pisander de Camirus, auteur de la plus ancienne épopée des travaux d’Héraclès. Mais il y avait cet autre Pisander, un politicien athénien gras et corrompu, personnage parodique de l’Hyperbolos d’Aristophane, et il se trouve que je sais qu’il s’agit d’une des pièces préférées de César. Étant donné que les deux autres Pisander sont des personnages de l’Antiquité, obscurs sauf pour des spécialistes comme moi, je ne peux m’empêcher de penser que César avait le personnage d’Aristophane en tête lorsqu’il m’a choisi ce nom. Je ne suis ni gras ni corrompu, mais le César prend un malin plaisir à nous vexer avec ce genre de facéties.
Obliger à un handicapé à monter jusqu’à la dernière rangée du théâtre, par exemple. Je clopinai douloureusement jusqu’en haut des marches raides, rang après rang, jusqu’au dernier. Demetrius observait le paysage, admirant le magnifique spectacle qu’offrait le mont Etna à l’ouest, couvert de neige, constellé de cendres noires sur son sommet, un filet de fumée noire s’élevant en torsades de sa gueule brûlante. La vue qu’offre le sommet du grand théâtre de Tauromenium est effectivement à couper le souffle ; mais le mien était déjà coupé par l’effort de mon ascension et je n’étais pas d’humeur en cet instant à apprécier la beauté du paysage.
Il était appuyé sur la table en pierre de la coursive du dernier rang où les marchands de vin exposent leurs produits pendant les entractes. Un énorme parchemin était déroulé devant lui. « Voici mon plan pour l’amélioration de l’île, Pisander. Viens jeter un œil là-dessus et dis-moi ce que tu en penses. »
C’était une immense carte de la Sicile, elle couvrait toute la table. On aurait à peine exagéré en disant qu’elle était à échelle réelle. On y voyait, bien visibles, d’immenses cercles écarlates, une demi-douzaine environ. Ce n’était pas du tout ce à quoi je m’attendais, l’objet de notre rencontre étant au départ de discuter des projets de César pour la rénovation du théâtre de Tauromenium. Je compte parmi mes domaines de compétence quelques solides connaissances en architecture. Mais non, visiblement, la rénovation du théâtre n’était pas ce que César avait en tête.