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« C’est une île magnifique, dit-il. Mais son économie est poussive depuis trop longtemps. Je propose de lui donner un sérieux coup de fouet en entreprenant le programme de construction le plus ambitieux que la Sicile ait connu. Par exemple, Pisander, ici même, notre joli petite Tauromenium a désespérément besoin d’un palais royal digne de ce nom. La villa que j’habite depuis trois ans est certes bien située, mais elle est plutôt modeste pour un héritier de la Couronne, tu ne trouves pas ? » Modeste, en effet. Trente ou quarante chambres surplombant les falaises abruptes qui dominent la ville, avec une vue imprenable sur la mer et le volcan. Il tapota le cercle rouge en haut à droite de la carte à l’emplacement de Tauromenium, au nord-est de la Sicile. « Et si nous transformions la villa en véritable palais en ajoutant une extension sur le bord de la falaise, hein ? Viens par ici, je vais t’expliquer. »

Je le suivis en boitillant. Il me guida jusqu’à l’endroit d’où l’on pouvait apercevoir le portique de sa villa, puis commença à décrire une série de niveaux en cascade, soutenus par de fantastiques plates-formes en consoles et d’énormes contreforts qui devaient soutenir la structure le long de la falaise jusqu’au rivage de la mer Ionienne. « Je pourrais ainsi accéder plus facilement à la mer, tu ne crois pas ? Si nous construisions une sorte de rail le long du bâtiment, avec un chariot suspendu par des câbles ? Au lieu d’être obligé d’emprunter la route principale, je pourrais descendre jusqu’à la plage sans quitter mon palais. »

Je lui retournai un regard incrédule. Une telle structure, si toutefois elle était réalisable, prendrait cinquante ans à construire et coûterait au bas mot un million de sesterces. Voire même dix milliards.

Mais ce n’était pas tout, loin de là.

« Ensuite, Pisander, nous devons nous occuper des logements pour recevoir la royauté de passage à Panormus. » Son doigt se dirigea vers l’est de l’île, en haut de la carte, sur le grand port de la côte nord. « Mon père aime séjourner à Panormus lorsqu’il vient ici ; mais le palais a plus de six cents ans et il est mal adapté. J’envisage de le détruire et de construire à la place une réplique en taille réelle du palais impérial du mont Palatin, et pourquoi pas, une réplique du Forum en contrebas. Je pense que cela lui plairait, il se sentirait chez lui lorsqu’il visiterait la Sicile. Ensuite, il y a ce lieu sympathique où nous pouvons séjourner lorsque nous chassons au cœur de l’île, le magnifique palais antique de Maximianius Herculeus près d’Enna, mais il est pratiquement en ruine. Nous devrions y ériger à la place un nouveau palais – disons dans le style byzantin – en prenant soin de ne pas détériorer les mosaïques existantes, cela va de soi. Ensuite… »

J’écoutais, un peu plus consterné à chaque instant. La relance de l’économie sicilienne selon Demetrius consistait à construire des palais aux coûts exorbitants sur toute la surface de l’île. À Agrigentum, sur la côte sud, par exemple, là où les membres de la famille royale aiment admirer ses magnifiques temples grecs, et dans la Selinunte voisine, il caressait l’idée de construire une réplique exacte de la célèbre villa d’Hadrianus à Tibur pour leur servir de pavillon de chasse. La villa d’Hadrianus est de la taille d’une petite ville. Il faudrait à une armée d’artisans au moins un siècle pour construire sa copie à Agrigentum. À l’ouest de l’île, il avait imaginé une sorte de château, dans le plus pur style homérique – du moins la conception romantique qu’il se faisait du style homérique – en la rattachant au sommet de la citadelle d’Éryx. Puis il y avait Syracuse : disons que ce qu’il avait en tête pour Syracuse aurait suffi à ruiner l’Empire. Un fabuleux nouveau palais, bien entendu, mais aussi un phare, réplique exacte de celui d’Alexandrie, un Parthénon deux fois plus grand que l’original, ainsi qu’une douzaine de pyramides comme celles d’Égypte, en un plus grand peut-être, sans oublier un colosse en bronze sur le bord de mer comme celui que l’on pouvait voir jadis dans le port de Rhodes, et… j’ai du mal à refréner une irrésistible envie de pleurer en dressant la liste complète.

« Eh bien, Pisander, qu’en dis-tu ? A-t-on jamais vu un tel programme de reconstruction dans l’histoire du monde ? »

Son visage irradiait. Demetrius César est un bel homme et, en cet instant, il était transcendé par sa propre mégalomanie, un véritable Apollon. Mais un Apollon qui aurait perdu la raison. Que pouvais-je bien répondre à ce qu’il venait de me débiter ? Que je considérais la chose comme une absurdité sans nom ? Que je doutais que les réserves d’or de son père soient suffisamment conséquentes pour financer une telle entreprise ? Que nous serions tous morts avant de voir ces projets achevés ? L’empereur Lodovicus, son père, en m’appointant au service de César Demetrius, m’avait prévenu de son tempérament lunatique. Un mot de travers et je risquais fort de me retrouver précipité en bas des marches que je venais d’escalader si péniblement.

Mais je sais mettre les formes lorsque l’on s’adresse à la royauté. Avec tact mais sans être trop obséquieux, je lui dis : « C’est un projet que je trouve personnellement impressionnant, César. J’ai même le plus grand mal à me le représenter mentalement.

— Absolument. On n’a jamais rien vu de semblable, n’est-ce pas ? Mon nom entrera dans l’histoire. Ni Alexandre, ni Sardanapalus, ni Augustus César n’ont jamais osé entreprendre un programme de travaux publics aussi audacieux dans sa dimension. Bien entendu, tu seras appelé à en être l’architecte en chef, Pisander. »

Il m’aurait donné un coup de pied à l’estomac que je n’aurais pas été plus soufflé.

J’étouffai une exclamation. « Moi, César ? C’est trop d’honneur que vous me faites. En ce moment mon champ principal d’étude est d’ordre historique, Seigneur. Certes, j’ai touché un peu à l’architecture, mais je ne me considère pas franchement qualifié pour…

— Eh bien, moi si. Épargne-moi ta fausse modestie, Draco. » Il m’appelait de nouveau par mon vrai nom. Ce qui était significatif. « Tout le monde connaît tes compétences. Tu te caches derrière cette façade de lettré parce que tu juges sans doute cela plus prudent, j’imagine. Mais je suis tout à fait conscient de tes réelles capacités, et lorsque je serai empereur, j’entends bien les utiliser à leur plein potentiel. C’est la marque d’un grand empereur, tu ne crois pas, que de s’entourer de grands hommes et de les inspirer pour qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes ? J’ai bien l’intention d’être un grand empereur, tu sais, d’ici une dizaine d’années, peut-être vingt, qu’importe quand mon heure viendra. Mais je commence déjà à choisir mes hommes clés. Tu seras l’un d’eux. » Il me lança un clin d’œil. « Soigne-moi bien cette jambe et guéris rapidement, Draco. Je souhaite démarrer ce projet par la construction du palais de Tauromenium, que je veux que tu me dessines, ce qui implique que nous aurons à crapahuter le long de cette falaise pour repérer le site le plus adapté. Je ne veux pas te voir avec des béquilles quand on fera cela… Tu ne trouves pas que la montagne est belle aujourd’hui, Pisander ? »

En l’espace de trois inspirations, j’étais redevenu Pisander.

Il enroula son parchemin. Je me demandai si nous allions aborder la rénovation du théâtre. Mais je réalisai rapidement que le César, l’esprit enflammé par la grandeur de son projet visant à transformer toutes les plus grandes villes de l’île, n’était pas plus intéressé de parler d’une chose aussi insignifiante que le remplacement du canal d’écoulement bouché qui longeait la colline bordant le théâtre qu’un dieu le serait d’entendre le commun des mortels lui parler de sa petite santé, une cheville fracturée par exemple, son esprit divin étant totalement absorbé par la conception d’un nouveau et exceptionnel fléau chargé de détruire onze millions d’individus à peau jaune dans la région lointaine du Khitai un peu plus tard dans le mois.