Nous avons donc admiré le paysage quelques instants. Puis, me rendant compte qu’il avait oublié ma présence, je pris congé sans lui parler du problème du théâtre, et j’amorçai alors ma longue et pénible descente jusqu’au bas de l’escalier. Alors que j’arrivais en bas, j’entendis le César m’appeler. J’ai eu peur qu’il ne m’oblige à remonter une seconde fois. Mais il voulait simplement me souhaiter une bonne journée. Le César Demetrius est peut-être dément, mais il n’est pas méchant.
« L’empereur ne le laissera jamais faire, dit Spiculo, alors que nous dégustions un verre de vin ce soir-là.
— Bien sûr que si. L’empereur passe à son insensé de fils ses moindres désirs. Même les plus grandioses. »
Spiculo est mon plus vieil ami ; il porte bien son nom, c’est un petit homme épineux. Nous sommes tous les deux d’origine hispanique ; nous avons fréquenté la même école à Tarraco. Lorsque je me suis installé à Rome pour entrer au service de l’empereur, il en a fait autant. Lorsque l’empereur m’a appointé auprès de son fils, Spiculo m’a suivi fidèlement en Sicile. Je lui fais confiance comme à personne. Nous nous sommes juré une fidélité sans faille.
« S’il commence, dit Spiculo, il n’arrivera jamais au bout de son projet. Tu le connais bien. Six mois après le début des travaux du palais, il voudra s’attaquer à ceux du Parthénon à Syracuse où il érigera trois colonnes avant de partir pour Panormus. Un mois plus tard, il passera à autre chose.
— Et alors ? En quoi est-ce que cela me regarde ? C’est lui qui se ridiculisera, pas moi. Je ne suis que l’architecte. »
Il ouvrit des yeux ébahis. « Quoi ? Tu as vraiment l’intention de t’engager dans ce projet ?
— Le César a fait appel à mes services.
— Es-tu à ce point apathique au point d’accepter tout ce qu’il te demande de faire, même quand c’est parfaitement absurde ? Tu veux vraiment foutre en l’air les cinq ou dix prochaines années de ta vie à suivre le projet tordu d’un déséquilibré consistant à ensevelir cette île perdue sous des tonnes de marbre ? Voir associer ton nom au sien comme un des responsables de cette entreprise farfelue ? » Sa voix se fit moqueuse. « Tiberius Ulpius Draco, le plus grand homme de science de son temps, a bêtement tourné le dos à toutes ses précieuses années d’études afin de consacrer les dernières années de sa vie à cette série absurde de projets outrancièrement grandioses dont aucun ne fut mené à terme, avant que Von retrouve son corps un beau matin, après qu’il se fut donné la mort devant la grande pyramide inachevée de Syracuse… Non, Draco ! Ne fais pas ça ! Refuse et pars la tête haute !
— Tu parles comme si j’avais mon mot à dire dans l’affaire. »
Il me fixa un instant. Puis il se leva et traversa le patio en clopinant pour aller sur le balcon. Il est infirme de naissance, la jambe tordue et le pied qui part sur le côté. Mon accident de chasse le rend furieux, parce qu’il m’oblige à boitiller à mon tour, attirant davantage l’attention sur son handicap quand nous marchons clopin-clopant dans les rues de la ville, couple grotesque que l’on pourrait croire en route vers un rassemblement de mendiants. Il demeura un long moment silencieux et renfrogné. C’était une nuit de pleine lune, illuminant sublimement les villas des beaux quartiers sur les collines de Tauromenium. Alors que le silence se prolongeait, je me surpris à étudier la silhouette triangulaire de Spiculo qui se découpait sous cette lumière froide : les épaules larges, la taille fine et les jambes maigres, une tête volontaire qui dominait le tout. Si j’avais eu mon carnet de croquis, je l’aurais dessiné. Ce que j’ai évidemment déjà fait à plusieurs reprises.
Il finit par dire calmement : « Tu me sidères, Draco. Comment peux-tu dire que tu n’as pas ton mot à dire dans l’affaire ? Tu n’as qu’à démissionner et retourner à Rome. L’empereur a besoin de toi là-bas. Il n’aura qu’à trouver une autre nounou pour son idiot de fils. Tu ne penses tout de même pas sérieusement que Demetrius te fera jeter en prison si tu refuses de faire ce travail ? Ou qu’il te fera exécuter, ou que sais-je encore ?
— Tu ne comprends pas, j’ai envie d’accepter ce travail.
— Même s’il n’est que le pur fantasme d’un esprit dérangé ? Draco, es-tu devenu fou ? La folie de Demetrius serait-elle contagieuse ? »
Je souris. « Je me rends bien compte à quel point tout cela est ridicule. Mais cela ne m’empêche pas d’avoir envie d’essayer.
— Ah, dit Spiculo, qui venait de comprendre. Ah ! Nous y voilà ! La tentation de l’impensable ! L’ingénieur veut mettre Pélion sur Ossa pour le seul plaisir de voir si la chose est faisable ! Oh, Draco, Demetrius n’est donc pas aussi fou qu’on le crois, n’est-ce pas ? Il t’a parfaitement cerné. Il n’y a qu’un homme au monde ayant suffisamment d’hubris pour accepter un travail aussi insensé et il se trouve ici à Tauromenium.
— On dit mettre Ossa sur Pélion et non l’inverse. Mais parfaitement, Spiculo ! Bien sûr que cela me tente. Même si ce n’est que pure folie. Et si rien n’est achevé, qu’importe ? Au moins les choses auront commencé. Des plans seront dessinés, des fondations creusées. Tu ne crois pas que j’ai envie d’apprendre comment on construit une pyramide égyptienne ? Ou comment faire tenir un palais à la falaise par des consoles de plusieurs centaines de mètres ? C’est la chance de ma vie.
— Et ta biographie de Trajan VII ? Avant-hier encore tu ne cessais de me parler de ces documents qui doivent arriver des archives de Séville. Tu as passé la nuit à cogiter sur les merveilleuses révélations qu’ils allaient t’apporter. Es-tu donc prêt à abandonner tout cela sur un coup de tête ?
— Bien sûr que non. Pourquoi un projet devrait-il obligatoirement empiéter sur un autre ? Je suis parfaitement capable de travailler sur un livre le soir tout en dessinant des palais le jour. J’ai bien l’intention de continuer à travailler sur mes poèmes et ma musique… je crois que tu as tendance à me sous-estimer, mon vieil ami.
— Évidemment, on ne peut pas te reprocher d’en faire autant. »
Je ne relevai pas l’argument. « Je te propose un autre sujet de réflexion et nous en resterons là, tu veux bien ? Lodovicus a plus de soixante ans et sa santé n’est pas brillante. Lorsqu’il mourra, Demetrius deviendra empereur, que cela plaise ou non, et toi et moi nous retournerons à Rome, où je deviendrai un personnage important de son administration, toutes les ressources scientifiques et universitaires seront à ma disposition… à moins que je ne me brouille définitivement avec lui alors qu’il n’est que l’héritier du trône en lui balançant son projet au visage, comme tu voudrais me voir le faire. Je vais donc accepter le travail. Considérons cela comme un investissement à long terme.
— Très bien raisonné, Draco.
— Merci.
— Et suppose, qu’une fois empereur, ce qui arrivera dans peu de temps par une ironie du sort que les dieux affectionnent, Demetrius choisisse de te laisser en Sicile pour y achever ses grands projets en constellant l’île de merveilles architecturales de second plan au lieu de te faire entrer à la cour de Rome ? Te laissant dans ce trou perdu pour le restant de tes jours, à superviser la construction inutile et dénuée d’intérêt de… »