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J’en avais assez entendu. « Écoute, Spiculo, c’est un risque que je suis prêt à courir. Il m’a déjà fait comprendre qu’une fois empereur, il a bien l’intention d’utiliser mes talents plus judicieusement que ne l’a fait son père.

— Et tu l’as cru ?

— Il m’a semblé sincère.

— Oh, Draco, Draco ! Je commence à croire que tu es encore plus fou que lui. »

Le pari était évidemment risqué. J’en étais bien conscient.

Spiculo n’avait pas tort en disant que je devais être encore plus fou que le pauvre Demetrius. Après tout, le César avait une excuse, lui. La folie, la véritable folie, est une constante dans sa famille depuis plus d’une centaine d’années, avec de sérieuses instabilités mentales, causes d’accès d’humeur et de délires. En ce qui me concerne, je passe chaque jour dans la lucidité la plus totale. Je suis sérieux et travailleur et possède une intelligence finement aiguisée apte à réussir dans n’importe quel domaine. Ce n’est pas de la vantardise. La réalité de mes accomplissements ne saurait être remise en question. J’ai construit des temples et des palais, peint de grands tableaux et façonné de splendides statues, j’ai écrit des poèmes épiques et des livres d’histoire, j’ai même imaginé une machine volante que je construirai un jour et testerai avec succès. Et il y a encore bien des choses que j’ai l’intention de réaliser, les secrets que je note dans mes calepins dans une écriture codée qui se lit de droite à gauche, des choses qui changeront la face du monde. Un jour, je les peaufinerai jusqu’à la perfection. Pour le moment, je ne peux en parler à personne, je suis donc obligé de les noter en écriture codée. (Comme si quelqu’un était capable de comprendre mes idées même en déchiffrant les notes dans mes calepins !)

On pourrait dire que cette agilité mentale me vient de la générosité des dieux et je n’ai nullement envie de contredire cette pensée pieuse ; mais mon hérédité a aussi joué son rôle. Mes capacités supérieures sont l’héritage de mes ancêtres comme le sont les défaillances mentales de Demetrius César. Dans mes veines coule le sang d’un de nos plus grands empereurs, Trajan VII le visionnaire, qui aurait largement mérité de porter le nom attribué au premier empereur homonyme seize siècles plus tôt : Optimus Princeps, le meilleur des princes. En revanche, qui sont les ancêtres de Demetrius César ? Lodovicus ! Marius Antoninus ! Valens Aquila ! N’avons-nous pas là les hommes les plus faibles d’esprit à avoir régné sur l’Empire, et n’ont-ils pas conduit celui-ci à son déclin et à sa décadence ?

Certes, tout empire est destiné à connaître des périodes de décadence de temps à autre, et c’est aussi une véritable aubaine de connaître une période de renaissance et de renouveau lorsque celle-ci s’avère nécessaire. C’est pour cela que Rome est la puissance prédominante dans le monde depuis plus de deux mille ans et qu’il en sera ainsi jusqu’à la fin des siècles, un monde sans fin, retrouvant sans cesse une nouvelle vigueur.

Pensons-y. Nous avons connu une période de troubles et de chaos il y a mille huit cents ans, à l’issue de laquelle Augustus César nous a apporté le gouvernement impérial, qui s’est révélé fort utile depuis. Lorsque le sang des premiers Césars a commencé à se faire rare et que des hommes tels Caligula et Néron ont gouverné de manière désastreuse, la rédemption ne se fit pas attendre avec l’arrivée du premier Trajan, suivi d’Hadrianus, et les tout aussi capables Antoninus Pius et Marcus Aurelius.

Une autre période de troubles fut résorbée par Diocletianus, dont la tâche fut achevée par le grand Constantinus ; et lorsque, inévitablement, vint une nouvelle période de déclin, sept cents ans plus tard, au cours de ce que les historiens modernes ont appelé la Grande Décadence, et que nous avons été si honteusement battus par nos frères grecs d’Orient, Flavius Romulus fut là pour nous rendre à nouveau notre liberté. Peu de temps après, ce fut le règne de Trajan VII qui envoya nos explorateurs faire le tour de la terre, rapportant d’innombrables richesses, lançant ainsi cette période fascinante d’expansion appelée la Renaissance. Aujourd’hui, malheureusement, nous connaissons un nouveau déclin que nous appellerons sans doute plus tard la Seconde Décadence. Le cycle semble inévitable.

J’aime à me considérer comme un homme de la Renaissance, le dernier du genre, né par quelque injustice du sort deux siècles trop tard et obligé de vivre dans cet âge décadent. C’est mon petit fantasme et tout me porte à penser que c’est effectivement le cas.

Que nous vivions une époque décadente, il n’y a aucun doute là-dessus. Un des symptômes significatifs de la décadence est l’attrait pour les extravagances démesurées et absurdes, et quel meilleur exemple que le projet idiot et imprudent de César consistant à refaçonner la Sicile à sa gloire ? Que les structures qu’il souhaite que je lui bâtisse soient, sans exception, des imitations d’édifices d’époques lointaines moins ridicules ne fait que renforcer cette thèse.

Mais c’est aussi à l’effondrement du gouvernement central que nous sommes en train d’assister. Non seulement dans les provinces lointaines comme la Syrie ou la Perse, qui mènent leur vie comme bon leur semble, mais aussi en Gaule, en Hispanie, en Dalmatie et Pannonie, qui sont pratiquement sur les terres de l’empereur et qui se comportent comme des nations indépendantes. Il y aussi les nouvelles langues : qu’est devenue notre belle langue latine, l’épine dorsale de notre Empire ? Elle a dégénéré en une multitude de dialectes locaux. Chaque lieu possède son propre baragouin. Nous autres hispaniques parlons l’hispanique, et les Gaulois au long nez parlent leur langue nasale appelé le gallien, quant aux provinces teutonnes, elles ont définitivement abandonné le latin, retrouvant quelques borborygmes primitifs qu’ils appellent germanish, et la liste est longue. Même en Italie, le latin est en train de céder la place à une descendance bâtarde appelée le romain, ce qui, au moins, est doux à l’oreille mais a perdu toute la profondeur et la variété grammaticale qui faisaient du latin la langue maîtresse du monde. Et si le latin devait être complètement abandonné (ce qui n’est pas le cas du grec en Orient), comment un habitant d’Hispanie communiquerait-il avec un Britannique, un Teuton avec un Gaulois, ou un Dalmate avec n’importe qui ?

On peut parler de décadence en voyant de telles forces destructives se déchaîner au sein de notre société.

Mais suis-je vraiment un homme de la Renaissance égaré dans cette époque sinistre ? Difficile à dire. Dans la langue courante nous utilisons l’expression « homme de la Renaissance » pour parler de quelqu’un possédant de vastes et profondes connaissances. Ce qui est certainement mon cas. Mais aurais-je été à mon aise à l’époque de bravaches de Trajan VII ? J’ai l’ouverture d’esprit de la Renaissance ; mais en ai-je aussi le tempérament flamboyant ou suis je en réalité aussi timide, lourdaud et insignifiant que tous ceux qui m’entourent ? N’oublions pas que les hommes de la Renaissance étaient des médiévaux. Aurais-je pu porter un glaive en pleine rue et me battre comme un légionnaire à la moindre provocation ? Aurais-je pu avoir une vingtaine de maîtresses et cinquante rejetons illégitimes ? Et ne rêver que d’embarquer à bord d’un petit vaisseau grinçant pour partir vers de lointains horizons ?

Non, je n’ai sans doute pas grand-chose en commun avec eux. Leurs âmes étaient larges. Le monde était plus grand, plus lumineux, bien plus mystérieux qu’il ne l’est pour nous, et ils répondaient à ces mystères avec une ferveur toute romantique, une énergie débordante, que nous aurions bien du mal à imiter aujourd’hui. J’ai accepté le travail de César parce qu’il fait naître en moi cette ferveur romantique et me rappelle en quelque sorte mon affiliation à mon illustre ancêtre voyageur Trajan VII, Trajan le Dragon. Mais en quoi consistera ma tâche, en réalité ? À découvrir de nouveaux mondes comme il l’a fait ? Non, non, je construirai des pyramides, des temples grecs et la villa d’Hadrianus. Mais tout cela a déjà été fait et avec talent, il n’y a donc aucun besoin de le refaire. Suis-je donc aussi décadent que mes contemporains ?