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Je me demande aussi ce que le grand Trajan aurait fait s’il avait vécu à notre époque, sous Lodovicus Augustus et son dérangé de fils Demetrius. Les grands esprits courent un grave danger lorsqu’ils vivent sous le règne de petites âmes. J’ai moi-même usé de subterfuges pour m’intégrer afin de m’assurer une certaine sécurité et une tranquillité d’esprit, mais en aurait-il fait de même ? Aurait-il au contraire agi en fanfaronnant comme l’authentique homme de la Renaissance qu’il était, jusqu’à ce que l’on soit obligé de lui régler son compte dans quelque sombre ruelle pour l’embarras qu’il causait à la cour royale et au royaume en général ? Peut-être pas. Il aurait peut-être, comme j’aime à le penser, surgi telle une flèche enflammée perçant la nuit de cette époque obscure et, comme il l’avait fait à son époque, irradié le monde entier.

Quoi qu’il en soit, voilà où j’en étais, indéniablement intelligent et supposément sensé, engagé volontaire dans le projet de notre jeune et dérangé César, pour la simple raison que j’étais incapable de résister au merveilleux défi technique qu’il représentait. Grand geste romantique ou pure folie ? Spiculo avait vraisemblablement raison en disant qu’en acceptant ce travail je faisais preuve d’une plus grande folie que celle de Demetrius. N’importe quel homme possédant le moindre bon sens aurait pris ses jambes à son cou.

Nul besoin d’être la sibylle cuméenne pour se douter qu’il se passerait des semaines avant que Demetrius ne me reparle du projet. Le César ne cesse de passer d’une chose à une autre, c’est un des symptômes de sa maladie ; deux jours après notre conversation dans le théâtre, il avait quitté Tauromenium pour passer des vacances dans les dunes africaines ; il demeura là-bas un mois. Étant donné que nous n’avions même pas pris le temps de choisir l’emplacement du palais au bord de la falaise, et encore moins défini le budget pour sa conception et sa construction, je mis la chose de côté jusqu’à son retour. J’imagine que j’espérais qu’une fois rentré en Sicile, ce projet lui serait complètement sorti de la tête.

Je profitai de son absence pour reprendre ce qui avait été ma principale tâche de la saison, ma biographie de Trajan VIL. Ce travail m’avait occupé par intermittences durant ces sept ou huit dernières années. Deux choses m’avaient retardé jusqu’à maintenant. La première fut la découverte, dans les profondeurs poussiéreuses des archives maritimes de Séville, de carnets supposés être les livres de bord personnels de Trajan pendant son périple autour du monde. La seconde était ma chute de cheval lors d’une partie de chasse au sanglier qui m’imposait aujourd’hui l’usage de ces béquilles : période d’inactivité forcée qui me fournissait une bonne raison, à défaut d’autre chose, de reprendre mon travail de recherche.

Aucune biographie retraçant l’extraordinaire carrière de Trajan n’avait été écrite jusqu’ici. Ce qui paraît étonnant lorsque l’on considère notre longue tradition d’illustres historiens, en remontant aux lointains Naevius et Ennius à l’époque de la République, et bien sûr à Salluste, Livius, Tacitus, et plus tard Suetonius. Il y eut ensuite Ammianus Marcellinus, Drusillus d’Alexandrie, Marcus Andronicus et, plus proche de notre époque, Lucius Aelius Antipater, le grand chroniqueur de la conquête de Rome par les Byzantins sous Maximilianus.

Mais les comptes rendus historiques se faisaient de plus en plus rares depuis que Flavius Romulus avait ressoudé les deux parties de l’Empire romain en l’an 2198 après la fondation de la ville. Peut-être que sous les règnes d’hommes illustres – et ce fut certainement le cas pour Romulus et ses deux successeurs –, on était trop occupé à faire l’histoire pour l’écrire. C’était du moins ce que je pensais mais, après m’être fracturé la cheville, j’ai réalisé qu’il se trouve toujours quelqu’un qui, à la suite de circonstances particulières – une blessure, une maladie ou un exil –, se retrouve avec suffisamment de temps libre devant lui pour prendre la plume.

Il me paraît de plus en plus évident qu’à l’époque de Flavius Romulus, Gaius Flavillus et Trajan le Dragon, la moindre publication concernant ces grands empereurs n’aurait sans doute pas été un passe-temps sans risques. Si le plus sérieux compte rendu de la vie des douze Césars – je parle du cinglant et scabreux ouvrage de Suétone – fut écrit au cours du règne relativement bénin du premier Trajan et non sous celui de montres tels que Caligula, Néron ou Domitianus, il devait être risqué pour les érudits à l’époque des trois monarques hispaniques d’élaborer autre chose qu’une chronique objective des événements publics et des lois votées. Analyser César, c’est déjà le critiquer. Ce qui n’est pas toujours prudent.

Pour une raison ou pour une autre, aucun livre contemporain sur le remarquable Flavius Romulus n’est parvenu jusqu’à nous, à part de simples chroniques quotidiennes et quelques panégyriques complaisants. De la nature profonde de son successeur, l’obscur Gaius Julius Flavillus, nous ne savons pratiquement rien, sinon quelques renseignements élémentaires comme son lieu de naissance – il venait de Tarraco en Hispanie, ma ville natale, à l’instar de Flavius Romulus – et les postes qu’il occupa durant sa longue carrière politique avant de monter sur le trône impérial. Quant au troisième des grands Hispaniques, Trajan VII – dont le nom, Draco, est une simple coïncidence, celui-ci ayant acquis au fil de ses campagnes à travers le monde le surnom de Trajan le Dragon –, nous n’avons une fois de plus que des annales des plus sommaires de son règne glorieux.

Que personne ne se soit attelé à sa biographie durant les deux siècles qui suivirent sa mort ne devrait pas surprendre. Car s’il était possible de raconter en toute sécurité la vie d’un César qui n’était plus de ce monde, qui s’en serait chargé ? La période lumineuse de la Renaissance avait trop facilement cédé le pas à l’ère du développement industriel et en ces temps moroses et embrumés, l’argent était devenu une priorité qui prenait le pas sur tout le reste, l’art et la culture compris. Et voilà que nous connaissons une nouvelle ère de décadence au cours de laquelle la couronne impériale passe d’un incapable à un autre et où l’Empire semble se morceler en de multiples fractions qui n’éprouvent pas – ou peu – de loyauté envers l’autorité centrale. La seule énergie que nos maîtres soient capables de développer est investie dans des projets ineptes tels que la construction de gigantesques tombes pyramidales dans le plus pur style pharaonique ici en Sicile. Qui, à une telle époque, peut se mesurer à la grandeur d’un Trajan VII ?

Eh bien, moi.

Et j’ai un manuscrit plutôt conséquent pour l’attester. J’ai profité de ma position au service impérial pour fouiller les caves du Capitole à Rome, et ouvrir des cabinets qui avaient été scellés depuis deux siècles afin de retrouver des documents dont on avait oublié l’existence. J’ai lu les rapports privés des délibérations du sénat : personne n’a semblé en être troublé ou s’en soucier. Je possède des mémoires laissés par de hauts fonctionnaires de la cour. Je me suis plongé dans des rapports de collecteurs d’impôts en province, de commissaires et d’inspecteurs des marchés publics qui, si ennuyeux soient-ils, représentent les pépites dont l’Histoire est remplie. Grâce à tout cela, j’ai pu donner à Trajan le Dragon et à toute son époque une réalité éclatante – du moins dans mon esprit, et sur les pages de mon livre inachevé.